Mai 68 - Grimaud und Cohn-Bendit - Sie waren sich noch nie begegnet!

01. Mai 2008

Jeudi 17 avril 2008, ils sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Ils ne s'étaient jamais vus, mais ce fut comme des retrouvailles, quarante ans après, entre les deux figures emblématiques de Mai 68. D'un côté, Maurice Grimaud, 95 ans, préfet de police de Paris lors des événements. Le haut fonctionnaire, depuis le boulevard du Palais, sut inciter ses troupes à la modération, empêchant ainsi que Mai 68 se transforme en bain de sang. De l'autre, Daniel Cohn-Bendit, 63 ans. L'anarchiste franco-allemand, par sa vélocité à saisir l'air du temps et sa capacité à formuler des mots d'ordre fédérateurs, fut le fer de lance joyeux de ce mouvement spontané. Quand Le Point leur a soumis l'idée d'une rencontre, ils ont accepté sans hésiter, réunis par un même recul critique envers les événements dont ils furent les protagonistes. « Les pavés volaient spontanément, mais aujourd'hui les accolades aussi sont spontanées », lâche Cohn-Bendit. La rencontre a lieu chez le préfet Grimaud, à deux pas du lycée Buffon, où Cohn-Bendit a été élève. Sur une étagère, la revue de presse quotidienne de Mai 68, que l'on préparait alors pour le préfet de police. Sur son bureau, quelques ouvrages signés Cohn-Bendit, « un très bon auteur », dit-il. Dany lui renvoie le compliment : « J'avais bien aimé votre premier livre sur 68, " En mai, fais ce qu'il te plaît ". Un titre très soixante-huitard. » Trente-deux ans séparent ces deux hommes liés par une estime réciproque. Le dialogue s'instaure sur-le-champ.

Le Point: Une des légendes de 68 veut que vous vous soyez rencontrés à l'époque ?

Daniel Cohn-Bendit : Non, c'est la première fois. On s'était parlé au téléphone, quand M. Grimaud était à l'Intérieur, directeur du cabinet de Gaston Defferre, entre 1981 et 1984. Giscard avait levé mon interdiction de séjour, mais chaque fois que j'arrivais à la frontière les douaniers des deux pays passaient des coups de fil interminables. J'en ai eu marre et je l'ai appelé.

Maurice Grimaud : Et là, Daniel Cohn-Bendit me dit : « Je dois être sur la liste rouge des types dangereux. » Je le rassure : « Hélas, elle n'est pas encore prête. » Mais avant, en 1978 je crois, on avait dialogué par téléviseur interposé, chez Pivot. Daniel était encore interdit de séjour et je trouvais ça stupide, dix ans après les événements.

En mai 1968, qu'est-ce que vous pensiez l'un de l'autre ?

M. G. : Au tout début, je n'en pensais aucun bien... Ça avait commencé à Nanterre, dont le doyen, Pierre Grappin, était l'un de mes copains de khâgne à Henri-IV. Il venait me confier ses soucis : « Ce Cohn-Bendit, il est vraiment impossible. » C'était mon avis. Je me suis cependant très vite opposé, et à trois reprises, à son expulsion. Non par quelque complicité secrète, mais cela me paraissait de la dernière maladresse. Sa popularité en aurait fait la victime idéale pour durcir les désordres. Et puis nous n'avions rien à lui reprocher : il n'avait jamais attaqué les forces de l'ordre. S'il avait mis la pagaille-un euphémisme-à Nanterre et à la Sorbonne, c'était à l'université de sévir, pas à nous. J'en avais convaincu Christian Fouchet, ministre de l'Intérieur, et Louis Joxe, qui assurait l'intérim du Premier ministre, M. Pompidou, alors en Afghanistan. Je me souviens aussi de l'arrivée du grand défilé unitaire du 13 mai, à Denfert-Rochereau. La troupe étudiante, survoltée par le triomphe de sa démonstration, cherchait comment la prolonger par une action spectaculaire. Et le mot d'ordre circula : « Tous à l'Elysée ! » Nous en gardions solidement les voies d'accès, mais dans ce climat enflammé on risquait le pire. A notre grand soulagement, Daniel Cohn-Bendit proposa que l'on aille tirer les leçons de la journée sous les ombrages du Champ-de-Mars. C'est pourquoi j'ai trouvé très maladroit l'arrêté d'interdiction de séjour pris sans me consulter par Christian Fouchet, le 21 mai. Il en résulta le paroxysme de violence des 22, 23 et 24 mai.

D. C.-B. : A l'époque, pour moi, le préfet de police, c'était le préfet de police. On ne faisait pas dans la dentelle. C'est comme le raccourci « CRS-SS », c'est plus tard qu'on a appris à différencier les choses.

M. G. : J'avais un handicap, je succédais à Maurice Papon, et le souvenir des manifs de 1961 et 1962 n'était pas oublié. Si, dans le grand défilé unitaire du 13 mai, j'ai entendu des « Grimaud, assassin ! », c'est que la rumeur circulait que la police jetait des étudiants à la Seine...

D. C.-B. : C'est la paranoïa de l'époque. Papon avait vraiment fait jeter à la Seine des Arabes, le 17 octobre 1961. Puis il y avait eu Charonne, il y avait son passé, alors tout cela s'est bousculé dans la tête des gens, et on a fini avec « CRS-SS ».

M. G. : Mais tous les contacts avec les jeunes ne se faisaient pas à coups de matraque. Il y avait des échanges plus civilisés. Je lisais dans les rapports de nos commissaires que, même dans les journées les plus dures, des éléments raisonnables les contactaient pour tâcher d'éviter les excès des deux côtés, ou même pour leur confier leur désarroi devant des débordements incontrôlables.

D. C.-B. : Il a parfaitement raison. Les images réduisent la vision. Je ne nie pas les affrontements, mais ce n'est qu'une partie de la vérité. Quand on montre aujourd'hui des images de manifestations, on ne voit que cette partie-là.

Aviez-vous le sentiment qu'il y avait plusieurs types de policiers ?

D. C.-B. : Moi, je l'ai senti une fois. Après notre arrestation dans la cour de la Sorbonne, le 3 mai, j'ai été mis de côté. Un flic m'a sorti : « C'est dommage qu'ils n'aient pas fini le boulot à Auschwitz, pour tes parents. » Et de jeunes policiers lui ont rétorqué : « Ferme ta gueule. » Il n'y avait pas un policier avec une idéologie.

M. G. : La violence des premiers affrontements et les accusations de brutalité relayées par les médias avaient réveillé les éléments les plus durs de la PP (préfecture de police), qui avaient « fait » 61 et qui estimaient nos méthodes trop molles. Mais il fallait aussi se garder de l'autre côté, celui des jeunes policiers de 20 ans qui allaient en civil vous écouter à l'Odéon ou à la Sorbonne et qui trouvaient qu'il y avait du bon dans ce que vous disiez. J'avais, moi, l'obligation de maintenir l'indispensable discipline.

D. C.-B. : En 1979, je rentre à Paris en train, un type me tape sur l'épaule. « J'étais dans le train et, de vous voir, ça m'a fait quelque chose, je suis de votre génération. » Je le remercie. Puis il ajoute : « Faut que je vous dise, en 68, j'étais policier. Cela a été un grand moment de ma vie. Mais c'était difficile. Vous aviez raison, mais vous ne pouviez pas vous comporter comme ça. »

Que vous a répondu le policier devant qui vous rigolez sur cette photographie devenue une icône de Mai 68 ?

D. C.-B. : Il n'a rien dit, il n'a pas bougé. Il est resté stoïque, malgré la provocation : moi, je suis là, toi, t'es là, tu fais ce que tu veux. D'ailleurs, moi non plus je ne lui ai rien dit. On riait, on chantait. Quant à Grimaud, il devait penser : « Il y a une révolte qui a sa justification, seulement, mon devoir, c'est maintenir l'ordre. » Il a trouvé un équilibre entre ses sentiments et sa fonction.

M. G. : J'étais sans doute le seul dans la sphère du pouvoir à avoir milité dans les années 30 dans les rangs d'une gauche tout aussi résolue que celle de 68. Notre combat était alors l'antifascisme. En 68, les grands cortèges scandés de « L'Internationale » me troublaient donc moins que d'autres.

D. C.-B. : Alors que du côté de Fouchet, de Peyrefitte, de Joxe, ils ne voulaient rien comprendre. La preuve, c'est l'histoire de la levée de mon interdiction de séjour. Grimaud a signé très tôt une pétition pour cette levée, avec mon frère. Giscard avait été approché, cela lui était égal, mais Marcellin, le ministre de l'Intérieur, ne voulait rien entendre. Et quand, dix ans après, ils l'ont levée, ils m'ont permis de rentrer entre Noël et le jour de l'An pour qu'il n'y ait pas de manifestation. C'était la même paranoïa que celle dont on parlait, des étudiants jetés dans la Seine.

Jusqu'à quel point pensiez-vous aller dans la protestation, et vous, préfet Grimaud, jusqu'où pensiez-vous qu'ils pouvaient aller ?

D. C.-B. : Dans l'interview que je donne à Sartre, début mai, je le dis clairement : c'est une révolte, pas une révolution. C'est un truc en profondeur dans la société qui durera ce qu'il doit durer, mais la prise de pouvoir n'est pas à l'ordre du jour. A partir de là, je ne sais pas jusqu'où ça peut aller. Chaque jour, cette révolte entraîne quelque chose d'autre. Le 10 mai, la nuit des barricades, je fais un appel à la grève générale, mais comme ça. Il se trouve que les syndicats, bousculés par la base, font un défilé le 13 et entament une grève. On ne connaît pas la limite de ce mouvement.

M. G. : La difficulté en mai, c'était l'imprévisibilité des violences. Je rappelai les effets de l'interdiction de séjour de Cohn-Bendit le 21 mai. Dans la nuit démentielle du 24, qui aurait pu dire jusqu'où ils pouvaient aller ?

Et le Parti communiste, jusqu'où pensiez-vous qu'il pouvait aller ?

M. G. : J'étais surpris de recevoir, de la Place Beauvau ou de Matignon, voire de l'Elysée, des mises en garde contre le risque d'un grand coup du PC et de la CGT. Notre analyse était autre. Visiblement, le PC préférait de Gaulle aux gauchistes et même à Mitterrand. La grande manif organisée avec succès par la CGT, le 29 mai, s'adresse autant aux gauchistes et à Mitterrand-qui vient de se dire prêt à assumer le pouvoir-qu'aux gaullistes.

D. C.-B. : Je pense que le pouvoir croyait au coup de force des communistes. Pour les Français, une révolution se termine par la prise du pouvoir. Ce n'étaient pas les petits étudiants qui allaient y parvenir. Les seuls capables, c'étaient la CGT et le PC.

M. G. : Gérard Monate, patron du SGP (Syndicat général de la police), le principal syndicat des gardiens et gradés, m'a raconté plus tard une scène étonnante. Vers le 24-25 mai, alors que le pouvoir était chancelant et que la police avait des états d'âme, il voit arriver dans son bureau Léon Mauvais, membre du comité central du parti, flanqué de deux hauts responsables PC et CGT qui viennent lui dire : « Surtout, ne lâchez pas ! Si la police flanche, on ne sait pas ce qui peut arriver. »

D. C.-B. : Moscou préférait de Gaulle. Et pourtant, une partie du gouvernement croyait que Moscou allait prendre le pouvoir.

M. G. : C'était dû à des entourages prompts à voir partout des complots. J'étais plus surpris d'entendre ces propos dans la bouche de De Gaulle ou de Pompidou. A mon avis, c'était plus tactique qu'autre chose. Le péril communiste restait un thème rassembleur.  

D. C.-B. : Mais, chez de Gaulle, à chaque moment historique se lève le spectre du putsch. Pourquoi est-il allé voir Massu ? Pas pour s'assurer du soutien de l'armée, il n'avait aucune inquiétude. Mais pour la grande contre-manifestation gaulliste du 30 mai, il avait besoin de l'extrême droite. Avec Massu, il leur a promis l'amnistie des putschistes, qui a d'ailleurs eu lieu juste après. Avec cette promesse, ils étaient dans la rue le 30 mai. La preuve est qu'ils criaient : « Cohn-Bendit à Dachau ! »

M. G. : Introduisiez-vous des nuances dans votre condamnation de De Gaulle ? Il avait tout de même dégagé la France de l'Otan, terminé la guerre d'Algérie, condamné à Phnom Penh la poursuite de la guerre au Vietnam, et la première conférence de la paix s'ouvrait à Paris en ce début mai.

D. C.-B. : Il y avait un aveuglement. C'est la vie quotidienne qui déterminait tout, pas ces événements dont vous parlez. On était dans la France de Tante Yvonne, une société bloquée. Alors la réflexion sur le de Gaulle homme d'Etat... Dans cette France, n'oublions pas l'ORTF cadenassée. Le 16 mai, on est invité à la télé, avec Geismar et Sauvageot, face à trois journalistes. Mais Pompidou avait enregistré une réponse avant même qu'on ait parlé. La folie du pouvoir, quand même ! Et il commence : « Vous les avez vus ? » Ben oui, les gens, ils avaient vu trois gars normaux, pas des enragés, trois types avec une bouche, des oreilles...

M. G. : La grande faille du pouvoir a été de ne pas comprendre cette nécessité de dialoguer. Votre trio tenait la scène avec succès, mais le pouvoir se taisait. Face à la révolte généralisée de l'enseignement, on n'a pas entendu une seule fois le ministre de l'Education [Alain Peyrefitte, NDLR]. Le Premier ministre fera bien une brève apparition à la télé vers le 15 mai, mais c'est un peu court.

D. C.-B. : Dans la soirée des barricades, lors de la réunion avec les recteurs, Alain Touraine me dit : « Viens ! Je vais au rectorat. » Les services du préfet Grimaud font remonter l'information : Cohn-Bendit va au rectorat. Commence la discussion, on est tout un groupe et j'affirme : « Je suis sûr qu'il ne va rien se passer. La police se retire de la Sorbonne, on fait venir trois groupes de musique et c'est fini, tout le monde rentre à la maison. » Le recteur dit : « Vous croyez ? » Tout d'un coup, un type entre dans le bureau. Le recteur sort. Il revient : « M. Cohn-Bendit est là ? La discussion est terminée.»

M. G. : Georges Pompidou aurait plus vite pris la mesure des événements, mais il était en Afghanistan ! Louis Joxe assurait l'intérim, mais il ne se sentait pas l'autorité d'un « vrai » chef de gouvernement. Quand Pompidou rentre le 11 mai, il annonce bien la réouverture de la Sorbonne et la libération des quatre étudiants, mais on est au lendemain de la nuit des barricades. C'est trop tard.

D. C.-B. : J'ai participé à une émission avec Pasqua, qui m'a dit : « Il y avait vraiment un trio de bras cassés au pouvoir. »

Le 3 mai, la police investit la Sorbonne. Peut-on revenir sur ce tournant ?

M. G. : On n'était pas du tout chauds pour entrer dans des locaux universitaires. C'était contraire à des usages remontant au moins à François Villon. Mais le recteur Roche, un peu dépassé, voyant la Sorbonne occupée...

D. C.-B. : La cour de la Sorbonne...

M. G. : La cour et un amphithéâtre. Un étudiant en avait la clé, ce qui avait surpris M. Roche.

D. C.-B. : Donc, la cour de la Sorbonne et la clé d'un amphithéâtre...

M. G. : Moi, le 3 mai, j'étais dans les airs, en hélicoptère avec un journaliste à qui j'expliquais mes plans pour maîtriser la circulation à Paris. C'était mon principal combat.

D. C.-B. : Ah ça, je veux y revenir. Il paraît que vous aviez écrit en 1967 un texte qui disait : « La ville de demain, c'est la ville sans voitures. »

M. G. : J'ai combattu quatre ans pour limiter au minimum l'usage de l'auto à Paris et privilégier les transports en commun.

D. C.-B. : Il était génial, non ?

M. G. : C'est encore l'ironie de l'Histoire. On a fait de moi le préfet de Mai 68. C'est réducteur. J'ai dépensé plus d'énergie à persuader le Conseil de Paris d'adopter le stationnement payant qui aurait obligé les propriétaires de voiture à payer une juste dîme pour laisser leur véhicule devant chez eux. Je complétais par un plan offrant aux banlieusards, contraints de prendre leur voiture pour le travail, de vastes parkings à très bas tarif aux entrées de Paris. Je voulais aussi accorder une priorité absolue aux autobus.

D. C.-B. : Le préfet écolo avant la lettre. Mais nous, on n'avait rien compris. On aurait pu dire : « Occupe-toi de tes voitures et pas de nous. »

M. G. : Quand les étudiants se sont mis à brûler les voitures, ils ne soupçonnaient pas qu'ils allaient dans le sens de mes préoccupations.

D. C.-B. : Surtout qu'en mai Paris était formidable sans voiture. On oublie toujours de le dire. Il n'y avait plus de circulation. Les rues appartenaient aux citoyens. En plus, il faisait beau...

M. G. : Ce beau temps était pour nous la catastrophe. Tous les matins, on regardait le ciel. On mettait un cierge à saint Médard pour qu'il pleuve. Aucune manif ne résiste à la pluie. Ça et le respect des week-ends, autre signe que la révolte était aussi festive. C'était le temps de Joan Baez autant que d'Hô Chi Minh. Mais les voitures brûlées, les arbres sciés et les vitrines brisées, malgré les efforts des services d'ordre étudiants, ont contribué à renverser l'opinion. Jusque-là, vous aviez son soutien.

Est-ce que vous aviez été surpris par l'ampleur des manifestations ?

M. G. : Aujourd'hui, les jeunes spectateurs sont étonnés de découvrir sur les films de l'époque une police assez « désarmée ». Les uniformes et le matériel paraissent bien mal adaptés à de tels affrontements. Du côté policier, et tous les rapports des « patrons » sur le terrain le relevaient, la surprise était le surgissement d'une violence inédite. Cela commença dès le 3 mai lors de l'évacuation de la Sorbonne. Il y avait eu une maladresse de notre part. On avait évacué la Sorbonne sans matraquage. Il eût été sage de s'en tenir là, mais les règlements prévoyaient les contrôles d'identité des expulsés dans des locaux de police. Le temps de faire venir les paniers à salade, vos défenseurs se rassemblent aux cris de « Délivrez nos camarades ! ». Voilà comment tout a démarré. Mais ce qui nous a pris au dépourvu, c'est le dépavage qui a suivi. On n'avait pas vu ça depuis la Commune.

D. C.-B. : C'était spontané. Il y a une violence cachée dans la société. Mais c'est vrai que, sans cette « maladresse », tout le monde serait rentré chez soi. En même temps, il y a ce que j'appelle le « couvercle de la marmite ». Il faut que ça explose, après ces dix ans où de Gaulle a modernisé la France mais l'a maintenue socialement dans un état autoritaire.

M. G. : Mai 68 a aussi joué un rôle de soupape. Cela a évité à la France les Brigades rouges et la Fraction Armée rouge.

Vous parlez des pavés spontanés. Mais les barricades, le 10 mai, sont-elles aussi spontanées ?

D. C.-B. : Le 10 mai, devant la Sorbonne occupée, ma grande peur est que des manifestants attaquent ce lieu imprenable, auquel cas on allait vers le carnage. Je me dis : la police est là, encerclons la police. Les barricades, c'est très symbolique, mais personne ne bouge, on s'occupe de nos petits chantiers. Sauf que la logique de l'ordre veut qu'on ne puisse pas laisser ces barricades dans la rue. Les policiers finissent donc par les évacuer [à 2 h 15 du matin, NDLR]. Mais, au départ, ces barricades, c'était pour éviter l'affrontement.

M. G. : Pompidou aurait eu les coudées plus franches que Joxe et Peyrefitte. Il se serait moins interrogé sur les réactions du Général, qui, comme le jeune Proust, se couchait de bonne heure.

D. C.-B. : Et qu'on n'a pas voulu réveiller.

M. G. : Non, on ne réveille pas de Gaulle.

D. C.-B. : Cela aussi, c'est la France de l'époque. On n'a pas vu un tel événement depuis la Commune, on peut quand même réveiller le président. Ah non ! Revenez demain matin !  

Malgré tout, il n'y a aucune victime à Paris, sinon cet homme tué près de la Bourse et qu'on n'évoque d'ailleurs jamais...

M. G. : Matherion ? C'était le 24 mai, la nuit la plus chaude. Les examens ont révélé qu'il était mort des éclats d'une grenade. Dans quel contexte ? On n'a jamais pu le déterminer. Mais il n'appartenait à aucun mouvement extrémiste, ni de gauche ni de droite, et son père avait fait une déclaration au Monde , pour s'opposer à toute exploitation de sa mort. Si bien que le pauvre garçon est passé aux pertes et profits de 68. Il aurait été membre de la Ligue ou du Snesup, ses obsèques auraient été lourdes de menaces. Quant au nombre heureusement très faible de victimes, l'explication est technique. Elle tient à la longue expérience qu'a la PP des combats de rue-Paris tient le record absolu des révolutions en Europe au XIXe siècle-et à sa capacité d'y faire face avec un minimum de casse. Aux Etats-Unis, on recourt à la Garde nationale, qui n'a pas cette formation. Débordée, elle tire et laisse 43 morts sur le campus à Detroit, et 26 à Newark en 1967.

D. C.-B. : On peut faire l'histoire de 68 à partir des manifs. Mais c'est une erreur, car 68, c'est surtout dans les salles et les amphis.

M. G. : C'est d'ailleurs pour ça que j'ai résisté aux invitations à « reconquérir » la Sorbonne ou l'Odéon. Je préférais que les jeunes y refassent le monde au lieu de batailler contre la police à l'extérieur. Si nous avions repris ces bâtiments, il aurait fallu immobiliser jour et nuit, pour les protéger, quelques escadrons dont nous avions grand besoin ailleurs. Les motivations de la police sont moins politiques que pratiques.

Comment avez-vous vécu Mai 68, physiquement ?

D. C.-B. : On dormait peu, mais on n'avait aucun problème. Il y avait tellement d'adrénaline. Pas besoin de se doper, l'Histoire te dopait, t'étais au maximum de ta force.  

M. G. : J'avais 55 ans, lui, il en avait 23. Au début, ma petite équipe et moi, nous restions dans mon bureau jusqu'à la fin des désordres [5 h 30, la nuit des barricades, NDLR]. Le lendemain matin, on n'était guère frais, alors que nos jeunes adversaires, et Dany nous le confirme, trouvaient facilement asile. Ils se réveillaient à midi, frais et dispos pour reprendre le combat. On a vite décidé de prendre le quart à tour de rôle. Dans les grands événements, il ne faut pas négliger les petites recettes...

D. C.-B. : En lisant votre livre « Je ne suis pas né en Mai 68 », une chose m'a frappé. Le 27 avril, vous faites en sorte que je sois libéré avant qu'il y ait des manifs en ma faveur. Mais, juste après, vous dites : « De toute façon, Cohn-Bendit annonce qu'il va se marier. » En fait, je dis que je vais me marier avec Marielle Goitschel. Mais dans le rapport du commissaire qui vous est remis, visiblement cela n'y est pas. Là, je me suis dit qu'ils n'étaient pas très bien informés.

M. G. : Contrairement à la légende, il y a des lacunes dans l'information d'un préfet de police. Souvent, c'était mon transistor branché sur Europe 1 ou RTL qui me renseignait avant les RG sur les incidents d'une manif.

Vous n'aviez pas infiltré les groupes gauchistes ?

M. G. : De jeunes policiers, plus gauchistes que nature, se glissaient bien dans les défilés et dans quelques AG, mais leur moisson était modeste.

Est-ce qu'aujourd'hui vous vous sentez du même côté de la barricade ?

M. G. : Difficile de se sentir « du même côté de la barricade » avec trente-deux ans de différence ! Mais j'ai observé avec grand intérêt le parcours de Daniel après sa période héroïque. Il a toujours agi avec son tempérament, réaliste et idéaliste à la fois, et il a su persuader les gens sur l'écologie ou la nécessaire cohésion de l'Europe. Aujourd'hui je me dis : Daniel n'a que 63 ans, il lui reste trente-deux ans à parcourir pour me rattraper : que va-t-il en faire ?

D. C.-B. : Trente-deux ans ? J'achète. Pour faire court, j'ai compris avec lui qu'il y avait préfet et préfet de police. En gros, Grimaud et Papon, c'est pas la même chose. Quand on fait de la politique, c'est fondamental de savoir que les institutions marquent les hommes, mais les hommes marquent aussi les institutions. Sur l'avenir, la revendication dans les années 60, c'était : on est capables de gérer notre futur et arrêtez de nous casser les pieds, les vieux croulants. Aujourd'hui, la question est plus radicale : est-ce qu'on a un futur ? On se trouve face à des problèmes qui nous demandent de changer de mode de vie. C'est pourquoi j'ai été fasciné par son intuition sur la ville sans voitures. Mais ces changements ne peuvent avoir lieu que sur le plan européen.

M. G. : Est-ce que ces défis peuvent relancer et éclairer la construction européenne ?

D. C.-B. : Je suis persuadé que tout cela se fera d'ici trente à quarante ans. Le problème, c'est avec quelle rapidité ? Comment accélérer la prise de conscience ? Mais cela commence à prendre. Il ne faut désespérer ni de Gaulle ni Billancourt.

M. G. : Ni notre président, qui voit dans Mai 68 la source de tous nos maux. La vie continue et décante tout ça, le bon, le moins bon, le franchement mauvais... Evitons les jugements sommaires.

Qu'est-ce que cela vous a fait de vous rencontrer quarante ans après ?

D. C.-B. : A Francfort, j'étais l'ennemi personnel du préfet de police de cette ville. Puis ma femme est devenue l'amie de sa fille, et j'ai fait sa connaissance. On a commencé à rediscuter de tout : on ne change pas, mais on peut parler autrement.

C'est donc peut-être le début d'une amitié.. .

D. C.-B. : Un moment, je voulais acheter une maison avec des copains. On en trouve une très belle, sur une colline. Et on nous dit : vous savez, il y a le préfet Grimaud qui a une maison juste à côté. Tiens, voilà, je me dis, l'Histoire nous rapproche. Comment s'appelait ce village ?

M. G. : Saint-André-de-Cruzières. C'est dans le midi de l'Ardèche. J'y ai toujours notre vieille maison de famille. Dommage que votre projet n'ait pas eu de suite ! Il faudra venir me voir cet été...