Amerika fordert Europa zum Träumen heraus

07. November 2008

"L'Amerique met l'Europe au défi de rêver"

07 novembre 2008

Le Temps: Spontanément, que vous inspire l'élection d'un Noir à la présidence des Etats-Unis? 

Daniel Cohn-Bendit: Au-delà des larmes et des émotions, avec cette élection les Etats-Unis entrent positivement dans le XXIe siècle. Le 11 septembre 2001 avait constitué une entrée catastrophique dans le siècle. L'élection de Barack Obama ouvre une nouvelle page vierge, nous pouvons enfin écrire l'histoire, notre histoire. Voilà de nouveau l'Amérique dans la situation qui était la sienne après la libération de l'Europe, porteuse d'une idée universelle, avec une nouvelle image. C'est une démonstration extraordinaire d'un pays qui a su recoudre les plaies du racisme et de l'apartheid. L'élection de Barack Obama referme la boucle de l'histoire de l'esclavage. L'Amérique a su reprendre en main l'universalité.

- Les Etats-Unis ont changé?

- Le cœur de «l'homme blanc» a résisté au centre des Etats-Unis. Par contre, l'alliance entre jeunes, une bonne partie des femmes et la pluralité des minorités ethniques a donné naissance à une nouvelle Amérique. Mais c'est toujours l'Amérique. Avec ses contradictions et ses choix. La Californie a par exemple voté Obama à 61% mais s'est opposée au mariage homosexuel. Ce qui est extraordinaire, c'est que tout le monde, y compris John McCain, récupère ce moment comme la démonstration face au monde d'une capacité de changement.

- Est-ce à dire que nous passons de la vision d'un monde unipolaire axé sur Washington à des relations multilatérales plus équilibrées?

- Avec Barack Obama, la classe dirigeante américaine sait bien qu'elle sera confrontée à des crises, financières, économiques, climatiques ou environnementales d'une telle ampleur que les Etats-Unis ne pourront les affronter seuls. L'idée d'une nécessaire ouverture aux autres, d'une collaboration, se renforce face aux dimensions énormes de la crise. Dans son discours de Berlin, Barack Obama a parlé de l'Europe comme le plus fidèle partenaire des Etats-Unis. Cela suppose aussi que les Européens soient capables d'assumer de nouvelles responsabilités.

- Mais face à ce qui reste une superpuissance, l'Europe, par exemple, offre une diversité d'opinions et d'intérêts.

- La superpuissance américaine s'est considérablement affaiblie. Prenez l'intervention en Afghanistan. Barack Obama propose un renforcement de l'engagement militaire en compensation du départ de l'Irak. L'Europe a des doutes sur la stratégie et le sens de l'intervention. S'agit-il de chasser les terroristes au risque de bombarder des populations civiles ou d'assurer la protection des écoles et des hôpitaux? Cesser de croire que la stabilisation passe par les bombardements. Pourquoi le changement de stratégie ne serait-il pas déterminé ensemble? Qu'on le veuille ou non, Nicolas Sarkozy a joué un coup de bluff raisonnable dans la crise géorgienne. Il a pu stopper l'avance russe et raisonner les Géorgiens en se présentant comme le président de l'Union européenne. Sans demander leur avis aux Européens et en faisant comme si l'Union avait des institutions à la hauteur de ses prétentions. Ça a marché, alors que les Américains étaient complètement absents. Nicolas Sarkozy a fait cela intuitivement. L'Europe doit définir et développer son soft power au moment où les Etats-Unis se rendent compte que la seule force de frappe ne constitue pas une puissance.

- Mais l'Europe aura toujours besoin de la force militaire américaine, par exemple en Bosnie.

- La Bosnie n'est plus un problème militaire, mais politique. On ne va pas y refaire la guerre de 14-18. Il n'y a pas besoin de soldats, mais de policiers. Et cela l'Europe a la capacité de l'assurer. Mais en Afghanistan, il y a des troupes allemandes, françaises, italiennes, mais pas de position européenne coordonnée. Pas d'unité européenne qui remettrait en cause la stratégie et confronterait les Américains à l'échec de la leur.

- Ouverte au monde, l'Amérique de Barack Obama nourrit-elle un appétit d'Europe?

- Barack Obama comme John McCain ont tenu des propos très rassurants, notamment sur les avancées européennes dans la lutte contre le dérèglement climatique. L'un comme l'autre réalisent que l'Europe est allée plus loin, et qu'une nouvelle politique énergétique globale n'est possible qu'avec le soutien de ce côté-ci de l'Atlantique. Le multilatéralisme qu'a défendu l'équipe Obama durant la campagne est aussi très teinté d'Europe. L'une des principales conseillères diplomatiques du nouveau président, Samantha Power, est emblématique de cette volonté de la main tendue, née d'un constat réaliste: l'Amérique ne peut plus porter seule le fardeau engendré par son recours unipolaire à la force.

- Au point de regarder aussi vers le modèle économique européen?

- L'alternative n'est pas européenne. Elle résultera de notre capacité commune à inventer l'économie sociale et économique de marché de demain. Je m'explique. Nous avons assisté jadis à la faillite des économies planifiées. Et nous sommes maintenant les victimes de l'effondrement de la nouvelle théologie du marché. Une page blanche est donc ouverte, que des économistes tels que Joseph Stiglitz ou Paul Krugman ont commencé à remplir aux Etats-Unis. Ceux qui, à Bruxelles, se gargarisent du soi-disant succès du «modèle européen» ne sont pas crédibles car beaucoup défendaient hier un libéralisme exacerbé. Ce qu'il faut, c'est réinventer ensemble une forme de régulation sociale et écologique du monde. Ce qui suppose, pour les Etats-Unis, d'accepter par exemple que la survie du Burkina Faso passe par l'arrêt de leurs subventions à la culture du coton. Barack Obama y est-il prêt? Ce sera difficile. La nouvelle administration succombera sûrement, dans un premier temps, à la tentation de la souveraineté nationale. A nous d'essayer de définir quelque chose d'autre, des critères communs...

- Est-ce possible, tant paraissent différents le style de Barack Obama et celui de l'élite politique européenne à laquelle vous appartenez, comme député vert européen?

- Ne soyez pas trop réducteurs. Acceptons aussi l'enchaînement chaotique des faits et le hasard de l'histoire. Barack Obama n'est pas seulement le produit de l'Amérique, mais aussi le résultat d'un enchaînement de circonstances. Tout n'était pas écrit. Sa victoire contre Hillary Clinton lors des primaires n'était pas acquise. Vous avez raison, en revanche, sur la différence radicale de style, voire d'univers politique. Pourquoi? Parce que l'Amérique est une société d'immigration qui a forgé un rêve dans lequel s'enracine chaque nouveau citoyen, noir, blanc, asiatique ou que sais-je! Cette leçon-là, l'Europe doit la retenir. Nos Etats-nations européens n'ont vécu l'immigration que comme un phénomène économique, et il y a moins de cinquante ans. Et ils ne se reconnaissent toujours pas comme pays d'immigration. Or ils doivent aujourd'hui prendre le tournant et se montrer capables de s'accaparer cette histoire, la leur, pour engendrer un nouveau rêve. Tel est le défi que nous lance l'élection triomphale de Barack Obama: redonnons à notre histoire une dimension affirmative. Accouchons, face à l'Amérique, d'un rêve européen.

- Cette lame de fond américaine aura donc, selon vous, des conséquences pour l'Europe?

- Je le répète: je veux répondre au rêve américain par un rêve européen. A nous de savoir le décliner et d'en faire la publicité. La modernité fascinante de la campagne d'Obama est en ce sens un modèle. Idem pour sa capacité à délivrer des messages simples. Mais il nous faut aussi travailler dur à un projet politique d'avenir pour accoucher d'un «oui on veut!» capable de répondre au Yes we can! qui a déferlé sur les Etats-Unis. Ce projet, c'est un nouveau Green New Deal: un grand plan de relance économique et écologique, appuyé sur la société du savoir.

- Il y aura un après-Barack Obama?

- Oui, il y aura en Europe un avant et un après-Obama. Décryptons sa victoire. L'auteur de ses discours a 26 ans. L'un de ses plus proches collaborateurs a 24 ans! Quel pari sur la jeunesse et sur l'audace! Une fois encore, le système américain, parce qu'il sait détecter les personnalités, nous donne une formidable leçon. J'ai fait pour ma part très tôt le pari d'une victoire de Barack Obama. Ce que j'en retiens, c'est, au-delà de sa personne, ce génie américain: cette capacité à se dépasser. L'Amérique vient de nous démontrer qu'elle est un remède à notre tendance très européenne à la désillusion permanente. Obama vient de bousculer la politique. Des deux côtés de l'Atlantique.

Entretien avec Yves Petignat et Richard Werly