L’Européen : En ratifiant ou non le Traité européen de Lisbonne, les Irlandais vont décider le 2 octobre de l’avenir institutionnel de l’Europe. Mais au delà du Traité, quel événement, quelle initiative pourrait être l’électrochoc susceptible de relancer vraiment la construction européenne ?
Daniel Cohn-Bendit: Partons de l’hypothèse que le Traité de Lisbonne sera ratifié et qu’il sera en vigueur en 2010. Ce n’est pas la peine de se situer « au delà » de ce traité et de tirer des plans sur la comète. Car Lisbonne est de nature à relancer l’Europe. D’abord grâce au nouvel instrument de la pétition d’initiative populaire qu’il instaure et qui permet à un million de citoyens de demander à la Commission de présenter de nouvelles propositions. Cela permettra de reprendre le débat sur le rôle de l’Europe et sa réponse face aux crises financière, économique, environnementale, globale que nous traversons. Ce serait un premier pas important pour peser sur le contenu des politiques, par exemple pour aller dans le sens de la transformation écologique des modes de production, ce que nous appelons le « green new deal ». En second lieu, avec Lisbonne, le Parlement peut prendre l’initiative de proposer des réformes institutionnelles. Il sera ainsi en mesure de remettre à l’ordre du jour la nécessité de donner une constitution à l’Europe. Le Parlement pourra faire également des propositions de contenu et se positionner, par exemple, sur l’adhésion de la Turquie ou de l’Ukraine en définissant comment une telle Europe serait capable de fonctionner. Bref, le Traité de Lisbonne nous donne les instruments pour remettre les citoyens dans le jeu. C’est comme ça que se forgera peu à peu une conscience européenne.
L’Européen: Pour forger une conscience européenne, ne faut-il pas que les Européens s’intéressent d’abord à ce qui se passe chez leurs voisins. Comment favoriser cette ouverture aux autres pays et cultures d’Europe ?
Daniel Cohn-Bendit: Il ne faut pas mélanger scepticisme ou désintérêt pour l’Europe et plus ou moins grande ouverture à l’Europe. Je crois que dans leurs pratiques quotidiennes, les gens intègrent beaucoup plus d’Europe que ne le font les politiques. Les jeunes, par exemple, vivent beaucoup plus l’Europe au quotidien qu’ils ne sont nombreux à voter. Le problème des citoyens est qu’ils manquent d’espace public européen. Ces espaces sont nationaux. Regardez les médias, ils sont quotidiennement le relais d’interprétations nationales de la réalité. On peut arriver à développer cet espace public européen en introduisant, par exemple, des listes transnationales à l’occasion des élections européennes. Cela consiste, sur environ 750 eurodéputés, à garder 600 élus de types nationaux (comme actuellement) et à faire élire 150 députés sur des listes transnationales dont les têtes de liste seraient les candidats proposés par les familles politiques pour la présidence de la Commission. Cela incarnerait l’Europe et créerait la nécessité de concevoir une campagne purement européenne. Dans ces conditions, appeler à « sanctionner Sarkozy » ne voudrait plus rien dire…
L’Européen: Mais avec la globalisation, la dimension européenne n’est-elle pas un peu dépassée ? Erasmus, par exemple, a moins de succès, parce que les étudiants préfèrent partir en Chine ou au Brésil.
Daniel Cohn-Bendit: Allez ! Mettons plus d’argent dans Erasmus et vous verrez une progression exponentielle des voyages en Europe. On n’investit pas assez dans la formation. On pourrait même imaginer un service civil européen qui donnerait à l’Europe une réalité quotidienne beaucoup plus claire. Face à la mondialisation, il est nécessaire de structurer des espaces politiques à l’échelon des continents. Les grandes puissances – Etats-Unis, Chine, Inde, Russie…- vont le rester. Mais s’ils veulent exister en tant que projet de société, les pays européens ne peuvent le faire que via l’Europe. Il est absurde de dire que face à la mondialisation, l’Europe devient inutile. Au contraire, la mondialisation exige l’Europe.
L’Européen: Comment expliquez-vous que, pour un Français, Mozart est européen et Angela Merkel, allemande ?
Daniel Cohn-Bendit: La réponse est simple. Mozart, cela fait deux siècles qu’il fait partie du patrimoine culturel européen et des générations de musiciens, jeunes et moins jeunes, ont vécu dans la ferveur de son oeuvre. Cela s’assimile à un processus d’intégration. Au niveau de la politique, pensez que la construction européenne a cinquante ans alors que l’Etat-Nation a mis cinq siècles pour s’imposer. Cela veut dire que l’on est en train d’imaginer quelque chose d’entièrement nouveau avec cet assemblage de peuples et d’Etats ayant leurs structures de représentations propres. Cinquante ans, ce n’est rien au regard de l’Histoire. On est actuellement dans ce processus historique où, lentement, avec des hauts et des bas, l’Europe s’impose dans le quotidien en tant qu’espace politique. Regardez la révolution française. C’est formidable ! Il aura fallu attendre 150 ans pour que les femmes obtiennent le droit de vote ! Et amusez-vous donc à regarder où en était la France cinquante ans après la révolution, en 1839, donc. C’était la monarchie de juillet. Pas terrible… Vous vous dites, on n’a pas fait la révolution pour en arriver au roi bourgeois ! Non, lorsqu’on parle de l’Europe, on ne se met pas assez dans la compréhension du temps de l’histoire.
L’Européen: Mais existe-t-il aujourd’hui un seul gouvernement pro-européen en Europe ? Les vieilles nations ne sont-elles pas surtout préoccupées par leurs propres intérêts ?
Daniel Cohn-Bendit: On est dans un souverainisme économique qui fait que, face à la crise, les logiques nationales s’imposent. Il n’y a pas de réponse coordonnée mais une juxtaposition de plans nationaux qui vont à l’encontre de la nécessaire réponse européenne. Dans l’année qui vient, vous allez voir s’essouffler les réponses nationales et l’on va se tourner vers l’Europe. L’emprunt national de Sarkozy est une ineptie, ça ne va pas marcher. Maintenant, considérez le budget européen. Il équivaut actuellement à 0,9% du PIB des Etats-membres alors que le Traité permet d’aller jusqu’à 1,27%. La différence, c’est 40 milliards d’euros. Ajoutez à cela des coups de pouces de la BCE (Banque centrale européenne) et de la BEI (Banque européenne d’investissement), vous avez la possibilité d’investir 100 milliards dès 2010. Si l’on fait un emprunt européen ou que la BCE émette des bons, on monte à 200 milliards. Avec cet argent, vous pouvez moderniser tous les réseaux de tramways d’Europe centrale et orientale qui sont vétustes et vous en faites profiter de grands consortiums européens d’Europe occidentale. On relance l’économie et, en même temps, on fait du développement durable.
L’Européen: Justement, l’Europe a-t-elle des atouts pour devenir écologiquement exemplaire.
Daniel Cohn-Bendit: L’Europe est une des régions les plus industrialisées et les plus peuplées de la planète. Elle a donc, plus que tout autre, besoin de cette révolution écologique. Et elle a un potentiel incroyable pour devenir le « poisson-pilote » du développement durable car elle a démontré sa capacité à se réincarner dans un autre mode de développement rééquilibrant nourriture, espaces naturels, espaces agricoles et nouvelles industries.
L’Européen: L’Europe est par nature un système de consensus. Comment les citoyens de pays où le débat politique est par essence conflictuel peuvent-ils s’identifier à l’Europe institutionnelle ?
Daniel Cohn-Bendit: Vous avez raison sur la culture du conflit mais, en même temps, ces sociétés la subissent et sont malades de cette situation. C’est du mauvais théâtre : au lieu d’être un débat d’idée, la politique devient un jeu de rôles ! En Europe, il n’y a pas de consensus mais il s’agit de faire des compromis. Il n’y a pas de majorité ou d’opposition définie. Il faut trouver des majorités sur chaque projet. Culturellement, c’est difficile à comprendre pour certains mais, les sondages le montrent, les gens pensent que les Européens doivent s’entendre. Dans ce processus de compromis, il faut une visibilité des conflits. C’est pourquoi le conflit sur Barroso, qui oppose la vision des gouvernements de droite et celle du Parlement est intéressant.
L’Européen: Nicolas Sarkozy a mis en avant les succès de la présidence française de l’UE. Est-ce de l’auto-satisfaction ?
Daniel Cohn-Bendit: Sarkozy a beaucoup d’énergie et une conception très française de la politique. Il ne mène aucune concertation, n’organise aucune réflexion commune. Résultat, il fait des erreurs incroyables alors qu’il aurait pu réussir. Regardez la Géorgie. Il y a été, il a mouillé sa chemise, participé à l’arrêt des combats. Mais il a finalement accepté que les Russes restent en Ossétie du sud et en Abkhazie. Il a accepté de fait la partition de la Géorgie. Son manque d’approche collective a fait qu’il est tombé dans un piège. Même chose avec le « paquet climat ». Au lieu de soumettre les mesures aux conseils environnement où l’on vote à la majorité qualifiée, il a préféré passer par les chefs d’Etat et de gouvernement du Conseil européen. D’où les ambitions revues à la baisse.
L’Européen: Quel est votre rêve pour l’Europe ? Une Europe fédérale, avec un président des Etats-Unis d’Europe et des Etats nationaux à compétence locale ? Ou un système décentralisé avec des régions puissantes coordonnées au niveau de l’Union ?
Daniel Cohn-Bendit: Dans la question, il y a l’erreur. Il faut dépasser la notion d’Etat européen et de sa nature fédérale ou régionale. Avec l’Europe, on invente quelque chose de nouveau qui met ensemble les Etats et les peuple. Mais le débat constitutionnel reste à mener car il faut donner une constitution à l’Europe. C’est la seule façon de préciser les rapports entre l’échelon régional et l’échelon communautaire, entre la Nation et l’espace européen. Donc, mon rêve européen ne se réfère pas à un modèle existant ou à un modèle historique que je crois dépassé, mais à cette imagination, cette invention, qui fera de l’Europe quelque chose d’absolument nouveau.
L’Européen: Vous même, vous n’aspirez nullement à devenir un jour président de la république française. Mais…
Daniel Cohn-Bendit: … il n’y a pas de mais…
L’Européen: … mais si les événements le permettaient, votre vrai ambition ne serait-elle pas de devenir président de l’Europe ?
Daniel Cohn-Bendit: Non, moi je n’ai personnellement plus aucune ambition. Enfin, j’ai une ambition pour l’Europe, j’ai une ambition pour l’écologie politique. La campagne de 2009 a été un l’aboutissement de ma pensée politique sur l’Europe, de ma capacité à mobiliser. Maintenant, je suis un des deux co-présidents du groupe des Verts au Parlement, cela me va très bien, et je ferai ce que je crois nécessaire au Parlement européen pour renforcer l’écologie politique. Point barre. Vous savez, j’ai 64 ans, et je veux faire autre chose dans la vie. C’est monomaniaque de penser que l’on ne puisse faire que de la politique. J’ai animé il y a dix ou douze ans une émission littéraire à la télévision suisse. J’ai donc l’ambition de faire autre chose, dans le sport, la culture… et je ne vais pas m’enfermer pendant cent cinquante ans dans une dynamique du toujours plus politique.
L’Européen: Il y en a peu comme vous.
Daniel Cohn-Bendit: C’est leur problème.
Propos recueillis par Daniel Vigneron