Réformer l'UE, pas l'étrangler

Article apparu dans Le Temps, le 20 mai 2010 (Suisse)

Le Temps: Vous avez, dés le début de la crise grecque, mis en cause plusieurs gouvernements européens, les accusant d'avoir, ni plus ni moins, laissé Athènes creuser ses déficits...

 Daniel Cohn-Bendit: Les incohérences du budget grec étaient connues de tous. Et elles demeurent. Le poids énorme des dépenses militaires, en raison de la « menace turque » et de la question de Chypre, l'embauche frénétique de fonctionnaires et, surtout, l'évasion fiscale à grande échelle: on savait tout cela. On sait que les armateurs grecs, propriétaires de la première flotte marchande au monde, ne paient presque pas d'impôts. Or malgré cela, beaucoup de pays-membres ont incité Athènes à acheter des armes, etc... On a fermé les yeux, tout comme l'on veut ignorer aujourd'hui que l'on demande l'impossible au gouvernement Papandreou. Croire que cette crise va se résorber en trois ans est une folie. Il faut donner du temps à une société pour se retourner.

 LT: Mais peut-on faire patienter les marchés financiers ?

 DCB: Il faut être clair: l'Union Européenne a besoin d'une meilleure gouvernance économique, mais elle a besoin de temps. Cette crise de la dette, après l'effondrement des banques, nous a fait entrer dans une période de transition. On ne peut pas sous les assauts des marchés, exiger des sacrifices de la part d'une seule partie de nos populations. D'où l'idée d'une taxe sur les transactions financières à court terme. Celle-ci, très facile à mettre en oeuvre puisque toutes les opérations spéculatives sont électroniquemes, doit incarner notre volonté de rééquilibrer le système financier. Je plaide aussi pour une taxe sur les profits des très grandes entreprises transnationales, comme les géants pétroliers BP, Shell ou Total, dont les bénéfices, proches de 100 milliards d'Euros, avoisinent le plan de sauvetage de la Grèce.

 LT: Taxer plus ? Mais ne faut-il pas plutôt contraindre les Etats à moins dépenser ?

 R: Il faut un rééquilibrage budgétaire drastique, c'est évident. Jusqu'au point d'étrangler nos économies et nos sociétés ? Je ne le crois pas. Un programme d'assainissement n'est crédible que s'il est faisable et acceptable par les populations. C'est l'avertissement que je lance à la Commission Européenne: proposer de surveiller en amont les budgets nationaux est une idée intéressante. Mais le pire des pièges serait que Bruxelles apparaisse comme un gendarme technocratique. Il faut une surveillance, oui. Mais il faut aussi un vrai Fonds monétaire Européen, et un grand plan d'investissement écologique, par exemple en faveur d'une rénovation de l'habitat, financé par une réorientation volontariste des fonds structurels. Les travaux dans nos maisons ne peuvent pas être délocalisés en Chine !

 LT: L'Allemagne est incontournable. Pour le meilleur ? Ou pour le pire ?

DCB: L'Allemagne aujourd'hui refait l'erreur du pacte de stabilité si décrié. Angela Merkel pense que l'orthodoxie peut être imposée aux forceps, sans être accompagnée d'un pacte de croissance. Or cela ira dans le mur ! L'Allemagne ne doit plus se réver comme une grande Suisse, repliée sur elle-même, et une petite Chine capable d'exporter partout. La vision qu'ont les Allemands d'eux même est trop communautaire. Ils pensent avoir trouvé toutes les solutions, sans accepter de reconnaître que l'Euro, donc le marché unique, donc l'Europe, ont fait leur richesse.

 LT: Quand au couple franco-allemand.....

 DCB: Il n'est plus suffisant. C'est simple. Cette façon de se retourner toujours vers Paris et Berlin paralyse l'Union Européenne. La France et l'Allemagne ne trouvent plus de compromis acceptables par tous. Les deux pays souffrent d'une forme de stagnation politique dommageable, qui déteint sur l'UE.

 LT: Qu'attendez-vous des responsables actuels de l'Union. José-Manuel Barroso ? Herman Van Rompuy ?

 DCB: Van Rompuy essaie, mais il bute sur l'intransigeance de l'Europe intergouvernementale. Il devrait en plus, comme président du Conseil Européen, être le visage de l'UE dans le monde. Barroso, lui, s'il n'agit pas, court le risque d'incarner aux yeux des citoyens l'Europe de l'austérité et de la défaillance. Sa façon de gérer la Commission doit changer. Il doit redonner une dynamique. C'est tout le dilemme. Personne n'ose parler du « plus d'Europe » indispensable. Beaucoup de gens rèvent à la disparition de l'Euro sans réfléchir aux conséquences: réapparition des barrières nationales, compétition entre Etats-membres à tous les étages....Le problème, c'est que nos élites politiques sont bloquées. Elles ne comprennent pas l'enjeu et attendent l'intervention du G20, ou de Washington. La solution, c'est pourtant bel et bien l'Europe post-nationale.

 LT: Vous êtes souvent durs à l'égard de la Suisse. Beaucoup, pourtant, pense que sa non intégration à l'UE la protège...

 DCB: Je respecte absolument la souveraineté helvétique. Je l'ai toujours dit. Mais il faut arréter de croire que la Suisse peut s'extraire de son environnement européen. Je suis pour une relation bilatérale franche, décomplexée, où ceux qui ne jouent pas le jeu cessent de bénéficier d'exceptions. Les banques Suisses ne veulent pas lever le secret bancaire: qu'elles restent en Suisse alors !Qu'UBS ferme ses opérations à Francfort. Dans tous les dossiers en cours sur la réglementation financière mondiale, l'Union Européenne a besoin de la Confédération. Et vice-versa. Car l'Europe, c'est l'espace naturel de la Suisse.  


Questions posées par Richard Werly