La Constitution est le premier pas politique de l'Europe

Le Monde, 17 mai 2005

Etablissez-vous un lien entre le refus de renoncer au lundi de Pentecôte férié et les réticences très fortes à l'égard de la Constitution européenne ?

Il est évident que les deux choses sont liées. Il y a en France aujourd'hui une soif de refus, un climat de refus d'un certain gouvernement et d'une certaine politique. Cela rend effectivement difficile l'explication de la Constitution européenne.

Au-delà de cette confusion éventuelle, il n'empêche que l'Europe inquiète, ou est rejetée par une bonne partie des Français, notamment à gauche. Pourquoi ?

Il y a deux choses. D'abord, il y a en France un facteur idéologique qui fausse la lecture. L'idée française de la République, de cette République que j'appellerai gaullo-communiste, n'est pas compatible avec le compromis européen, c'est-à-dire avec la souveraineté partagée. La souveraineté partagée veut dire que l'on intègre les méthodes des autres chez nous et pas seulement que les autres prennent notre méthode. Le danger, c'est que la droite et M. Chirac disent : je suis pour l'Europe parce qu'elle va ressembler à la France

Ce qui n'est pas le cas...

Non, ce n'est pas vrai. L'Europe n'est pas la France, ni l'Allemagne, ni l'Espagne. C'est justement l'obligation de regarder ce qui fonctionne le mieux chez les uns et chez les autres et d'avancer ensemble. L'Europe fait peur parce qu'elle oblige tout le monde à évoluer.

Vous évoquiez deux causes à cette peur de l'Europe...

Les partisans du non, à gauche, les défenseurs de cette République gaullo-communiste, disent que l'Europe n'a pas de réponse face à la mondialisation. Et, sur le moment, ils n'ont pas tort. C'est Sarkozy qui a lancé le débat en disant que le modèle social français ne pourra pas résister à la mondialisation. Le problème, c'est que le modèle social de Sarkozy, je n'en veux pas. C'est ça, la bagarre, c'est de proposer un modèle social. Et cette Constitution donne les armes de cette bagarre.

Lesquelles ?

Cette Constitution politise l'Europe. C'est son premier pas politique. Le traité de Maastricht avait une dimension objectivement politique, mais n'offrait aucune définition politique. L'Europe n'a pas encore la stabilité politique dont elle a besoin. Cette Constitution lui donne la possibilité de l'avoir.

Pourquoi ce credo européen a-t-il tant de mal à convaincre ?

Parce qu'il y a une vision réductrice de la Constitution. Les partisans du non ne comprennent pas qu'une Constitution, c'est aussi un rapport de forces politiques, que c'est un combat quotidien pour la faire avancer et évoluer. Jamais une Constitution n'est figée dans le marbre.

Dans le paysage dessiné par la campagne référendaire ­ le PS et les Verts divisés, le PCF et l'extrême gauche contre le traité ­, comment espérer construire une gauche crédible en 2007 ?

Que le non gagne ou le oui, c'est la même chose : il faut une gauche réformiste, avec des Verts responsables, des socialistes responsables et les autres qui le veulent, et il faut une gauche radicale, celle qui ne supporte pas les réformes. Je crois qu'il faut aller jusqu'au bout, qu'il faut clarifier cela devant les électeurs. La gauche doit aller au fond de la réflexion.

Vous avez dit que cette campagne serait la dernière. Les attaques vous ont découragé ?

J'en ai marre des faux débats et de ces mots bêtes employés contre moi. On me dit : "Tu as changé, tu n'es plus en 68" . Mais oui, c'est vrai, j'ai changé, je le dis depuis trente ans ! J'en ai marre des gens imbéciles dont le seul problème est de savoir si on a changé ou pas. Si Monsieur Krivine ne veut pas changer, c'est son droit.

Vous faites référence à 1968... Demander l'Europe, c'est demander l'impossible ?

Non, c'est mettre l'imagination au pouvoir.

Propos recueillis par Gérard Courtois, Ruth Elkrief et Pierre-Luc Séguillon