"Les dirigeants européens ont le nez sur le guidon"

L'Echo, le 15 juin 2004

Les Verts se présentent comme le premier véritable parti européen. Quelles sont les caractéristiques d'une formation politique transeuropéenne?
Il s'agit de la même différence qu'entre l'Europe intergouvernementale et l'Europe communautaire. Un vrai parti européen est un parti communautaire qui précisément ouvre la souveraineté des partis nationaux à une souveraineté européenne: des prises de décision communes, ainsi qu'un programme commun qui n'est pas simplement la retranscription de l'addition de programmes nationaux.
Nous sommes toutefois dans une période de transition. C'est-à-dire que le parti Vert dans cette campagne est une déclaration d'intention, avec une campagne commune, des affiches communes, des meetings communs, des invitations transnationales. Nous avons eu une multitude de meetings avec des représentants de différents pays européens.

Que pèsent les Verts au Parlement européen?
Nous sommes un parti charnière. Il faut toujours rappeler qu'il y a une différence fondamentale entre le Parlement européen et les parlements nationaux. Dans un parlement national, on est dans l'opposition ou dans la majorité. Si l'on est dans l'opposition, on parle pour les communiqués de presse et si on est dans la majorité, on agit pour le gouvernement.
Au Parlement européen, il n'y a pas une seule majorité. Chaque directive doit trouver une majorité et donc l'activité du parlementaire européen est tout autre. Le fond des débats se fait en commission. Le parti Vert est pour sa part un des partis le plus efficace pour organiser des majorités, que cela soit sur les organismes génétiquement modifiés, la responsabilité environnementale, le brevet des logiciels, etc. Nous avons été le moteur pour organiser ces majorités. Voter Vert, c'est donc voter utile...

La crise institutionnelle chronique de l'Europe est-elle la résultante des tiraillements au sein du Parti populaire européen (PPE), divisé entre ses composantes fédéralistes et eurosceptiques?
C'est un problème de structure. C'est pour cela que nous plaidons pour des partis européens, et pas seulement pour les Verts. Je pense que le PPE doit devenir un parti européen, et pas un parti attrape-mouches. Le grand problème de ces élections européennes, c'est que les politiques ne proposent pas d'alternatives européennes. Ils considèrent les élections européennes comme le moyen de débattre de la politique nationale. Ce qui est néfaste à l'Europe et un peu idiot, car cela ne mobilise pas les citoyens, puisqu'ils savent qu'ils vont voter pour le Parlement européen et pas refaire le Bundestag ou la chambre belge.

Mais comment précisément parler d'Europe?
En faisant des partis européens! Moi, je n'ai pas arrêté de parler d'Europe pendant cette campagne. C'est très facile. Mais pour faire une vraie campagne européenne, j'ai besoin d'interlocuteurs. Nous sommes comme des boxeurs à la recherche d'adversaires. Il nous faut des gens qui répondent, qui rendent les coups et opposent des projets. C'est comme cela que l'on arrivera à emballer la machine électorale.

Qu'est-ce qu'une Europe verte?
C'est une Europe plus sociale et plus responsable écologiquement. Une Europe qui pose comme priorité le fait que la mondialisation doit être régulée d'une manière sociale et écologique. Une Europe responsable de soi et des autres, du présent et du futur, qui n'abdique pas sa capacité d'organiser notre avenir.

Cette Europe-ci est-elle trop libérale?
Je suis prudent. Il y a des hommes politiques issus des années nonante qui ont postulé que toute dérégulation et toute libéralisation étaient bonnes pour la société. Je crois que l'on est arrivé à un moment où tout le monde s'aperçoit que ce n'est pas si simple que cela. L'Europe a besoin de se redresser en affirmant justement son histoire, faite de responsabilité sociale et, plus récemment, écologique.
Si on en prend conscience, on ne peut pas déifier le marché. Le danger, c'est quand on a une idéologie qui devient messianique. Le problème de Bush, c'est le messianisme. Les néolibéraux, c'est le messianisme du marché. L'incapacité de voir autre chose que le marché qui va tout régler. Adam Smith, le penseur de l'Etat moderne, disait déjà que le marché ne règle rien du tout. Il est nécessaire. Et il a besoin de règles.

La directive Bolkestein, c'est l'illustration d'une dérive?
La directive proposée par Bolkestein est aberrante en l'état. Elle dit deux choses contradictoires. D'un côté, on ne veut pas d'impôt commun sur les entreprises en Europe, il faut faire jouer la différence. Mais en même temps, on veut permettre aux entreprises de profiter de cette situation inégale pour pouvoir faire travailler des gens à Bruxelles ou à Berlin avec des salaires de Prague ou de Varsovie. C'est pervers et vraiment pas fait pour enlever les angoisses des citoyens face à la crise. Au-delà des arguments économiques, la politique, c'est aussi l'art d'emmener quelque part les gens. Mais là, on fait fermer les portes et les fenêtres partout.

Comment expliquer précisément que les dirigeants européens n'osent plus emmener les citoyens plus loin?
Parce qu'ils ont le nez sur le guidon. Ils ne voient que leur pays et leurs problèmes. Ils ont très peu de hauteur et ne voient rien. A partir du moment où on n'a pas de hauteur, on n'est pas capable de faire avancer les choses. Pendant des années, on a essayé de faire l'euro, cela n'a jamais marché. Il a fallu l'effondrement historique du mur et la nécessité d'une vision historique pour savoir où on allait pour l'imposer.

Quel bilan faites-vous de votre alliance avec les régionalistes?
C'est une alliance qui a bien fonctionné. Dans les trois quarts des cas, on a eu une position commune. Et lorsqu'on n'était pas d'accord, on a voté de façon différente. Ce n'est pas grave. Les régionalistes étaient d'ailleurs divisés eux-mêmes de temps à autre, comme sur la pêche. Mais fondamentalement, c'est un accord qui a marché.

Quel serait le candidat idéal pour la présidence de la Commission?
Moi, je dirais Antonio Vitorino, Pascal Lamy ou Chris Patten. Les deux premiers, en particulier, feraient un très bon président, parce qu'ils ont une véritable vision communautaire, avec des spécificités d'un côté comme de l'autre. Le problème, c'est que les dirigeants européens sont persuadés qu'il faudra absolument un chef d'Etat ou de gouvernement à cette place. Or cela renforcera l'intergouvernementalisme, aux dépens des intérêts communautaires. Cela affaiblira la Commission. Il faut au contraire offrir un contrepoids aux Etats membres en choisissant un commissaire européen.

Et Guy Verhofstadt?
Si on prend le programme que son parti défend aux élections européennes, les Verts ne peuvent pas voter pour lui. Si en plus, il est un des grands perdants de ces élections, ce sera quand même une proposition risquée.
Le problème qu'il devra résoudre s'il est proposé par le Conseil, c'est la nature du programme à défendre devant les parlementaires. Il faudra qu'il trouve une majorité.
Je trouverais même bien que le Parlement réfute une proposition du Conseil telle que celle-là, parce que cela forcerait le Conseil à négocier au préalable avec le Parlement et l'empêcherait de se prendre pour Dieu.