Présidentielle: les candidats parlent-ils suffisamment d'Europe ?

12 février 2007

Family guy : Selon vous, quelles sont les questions qui devront être débattues pendant la campagne ?


Daniel Cohn-Bendit : Il y a trois questions qui doivent être clarifiées sur l'Europe pendant la campagne : quelle Constitution pour que l'Europe fonctionne mieux ? Quel est le rôle de l'Europe pour une régularisation sociale et écologique de la mondialisation ? Quel est le rôle de l'Europe dans la lutte contre la dégradation climatique ?



Dude : Quel est pour vous le candidat le plus pro-européen ?


Daniel Cohn-Bendit : Dans l'ordre : Dominique Voynet, Ségolène Royal et François Bayrou à égalité, José Bové et Nicolas Sarkozy.


Alex : Au sein des candidats potentiellement vainqueurs de la présidentielle, lequel serait le pire président au niveau de la construction européenne ?


Daniel Cohn-Bendit : Le moins bon serait Nicolas Sarkozy parce qu'il a une conception de l'Europe qui est dans la tradition gaulliste, une Europe simplement à la française.


Family guy : En quoi est-ce pertinent de parler de l'UE, alors que les autres pays attendent le résultat de la présidentielle en France pour avancer dans la construction ?


Daniel Cohn-Bendit : Le problème est que l'Union européenne, pour avancer dans le processus constitutionnel, a malheureusement besoin de l'unanimité au Conseil européen pour proposer d'éventuelles changements. Il est évident que la construction européenne sans la France est difficilement imaginable et qu'en même temps le gouvernement actuel et son président sont des canards on ne peut plus boiteux. Donc attendre l'élection présidentielle française répond au bon sens.


Meeni : Quel serait le danger ou la force d'un candidat à l'élection présidentielle de se positionner pour une Constitution européenne fédérale ?


Daniel Cohn-Bendit : Le danger est que les Français, et ils l'ont montré lors du débat référendaire, ont une énorme difficulté à penser l'Europe en dépassant l'imaginaire social et politique hexagonal. La force serait de proposer aux Français une Europe démocratique qui puisse fonctionner et répondre aux défis écologique, social et stratégique qui nous menacent.


Pedro : Comment Ségolène Royal va-t-elle mener une politique européenne avec Jean-Pierre Chevènement dans ses rangs et adepte de la démission permanente ?


Daniel Cohn-Bendit : Bonne question. Il est évident que Ségolène doit réussir le tour de passe passe pour gagner de réconcilier les Européens du "oui" et du "non". Le cas de Chevènement est plus compliqué, car c'est un souverainiste sinon anti-européen, du moins non européen, de la même veine que la droite dure gaulliste ou ultra-réactionnaire. Ségolène Royal doit faire comprendre à cette gauche nationale souverainiste qu'une politique de la France, dans l'intérêt des Français, doit s'émanciper de cette maladie infantile d'une partie de la gauche française. Je l'avoue que ce ne sera pas facile. C'est pour cela qu'en cas de victoire de Ségolène Royal, nous aurons besoin, à l'Assemblée nationale, d'un groupe vert pro-européen, fédéraliste et politiquement autonome. Mais allié, serein et solidaire d'un gouvernement de gauche.


Ulysse : J'aimerais connaître le sentiment de M Cohn-Bendit sur ce que l'on peut appeler le "3e" homme, M. Bayrou ?


Bearnais : Participeriez-vous à un gouvernement d'union présidé par François Bayrou ?


Daniel Cohn-Bendit : Première question : François Bayrou est sympa. Il défend sur l'Europe des positions qui ne sont pas loin des miennes, sauf sur la Turquie par exemple. Ses valeurs chrétiennes ne sont pas les miennes. Son électorat est plus à droite que lui. C'est à lui de décider ce qu'il fera au deuxième tour. S'il rentre au bercail et s'allie comme toujours avec la droite dure, autoritaire de Nicolas Sarkozy, ou s'il est prêt à tenter une alliance de l'Olivier telle que la tente et réalise son copain Romano Prodi. C'est à Ségolène Royal de proposer en cas d'élection une introduction de la proportionnelle aux élections législatives et du vote des immigrés aux élections municipales pour offrir un pont doré à François Bayrou. Deuxième question : pour moi, il est hors de question de rentrer dans un gouvernement quel qu'il soit. Etre ministre, pour moi, ce n'est pas une vie. Je suis très bien là où je suis, un des deux présidents du groupe des Verts au Parlement européen.


Tartuffe : L'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy pourrait-elle marquer l'avènement d'une Europe libérale ?


Daniel Cohn-Bendit : L'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy tel qu'il exprimait sa vision politique quand il soutenait Balladur, positionnement qu'il n'a jamais renié, serait l'avènement d'une France autoritaire et libérale. Autoritaire dans son fonctionnement étatique, néolibérale dans son fonctionnement économique, et atlantiste non européenne dans son positionnement stratégique.


Frantz57 : La gauche anti-libérale n'est-elle pas trop sévère avec l'Europe et son refus systématique de refuser toute construction moderne ?


Daniel Cohn-Bendit : Je crois que ce que nous devons apprendre de ce qui s'est passé depuis la victoire du "non", c'est, premièrement : le "non" n'était pas politiquement fédérateur. Les chimères du programme d'abord ne sont qu'une fumisterie qui ne fonctionne pas. Les antilibéraux, après s'être mis d'accord, se sont abandonnés à leur sectarisme congénital. José Bové a une chance dans sa campagne, quel que soit son résultat, de revenir dans son camp d'origine de pro-européen altermondialiste. En effet, beaucoup de solutions qu'il préconise ne peuvent passer que par une évolution des politiques européennes. C'est par l'Europe qu'on arrivera à un monde plus solidaire. José Bové le sait, Arlette Laguiller l'ignore, Besancenot attend la révolution, et Marie-George Buffet l'effondrement définitif de l'idéologie communiste.


Oz : La fermeté de la France ne risque-t-elle pas d'agacer les pays européens ?


Daniel Cohn-Bendit : Si fermeté veut dire fermeture, alors oui. La future présidence française devra avec intelligence infléchir le projet constitutionnel européen, tout en permettant son adoption. L'imagination doit reprendre sa place au pouvoir.



Chiche : Que vous inspirent les ralliements en rafale à Nicolas Sarkozy de personnages qui furent autrefois vos proches ? Ont-ils tant changé ou vais-je mourir idiot ?


Daniel Cohn-Bendit : De toute façon, nous allons tous mourir idiots. Parce qu'avec l'âge, on devient "gaga". C'est vrai que le ralliement d'André Glucksmann ne m'a pas surpris mais attristé. Je crois tout simplement qu'il est dans la logique de son erreur quand il s'est prononcé pour l'intervention américaine en Irak. Il a l'intime conviction qu'un président Sarkozy réorienterait la France vers les Etats-Unis. Cela découlant de l'interview qu'André Glucksmann a menée avec Nicolas Sarkozy dans la revue Le Meilleur des mondes. Ce que je trouve triste, c'est qu'il ne le dise pas clairement, et que par électoralisme, il avance des explications à son ralliement qui n'expriment pas le fond de sa pensée. Cela dit, André Glucksmann restera pour moi un philosophe et un ami qui n'a pas fait que des erreurs. Quant au ralliement des super-machos Bernard Tapie et Roger Hanin, ils sont conséquents. Ils veulent un chef, ils ont une âme de macho, donc ils votent macho.


Lenoir : Ne parlons-nous pas assez de l'Union dans la campagne parce qu'elle fait "peur" à l'électorat ? Les sujets la concernant, mis en avant par les médias, sont-ils rébarbatifs ? N'est-elle pas vue comme une contrainte plutôt que comme une chance ?


Daniel Cohn-Bendit : Il est vrai que depuis l'avènement du traité de Rome, il y a maintenant cinquante ans, la construction européenne avance en catimini. Il est temps que cela change. Il faut, même au risque de perdre, redonner à la société, donc aux électeurs, le pouvoir de construire ou de déconstruire l'Europe. C'est pour cela que les Verts européens proposent pour l'adoption d'un traité constitutionnel le plan A+, un référendum européen à double majorité, majorité des citoyens européens et majorité dans au moins quinze des vingt-sept pays de l'Union. Les pays qui refuseraient la Constitution acceptée par la majorité des pays de l'Union devraient se prononcer s'ils veulent rester dans une Union unie par ce traité constitutionnel ou sortir de l'Union. A ceux qui disent que c'est un choix difficile, je remémore que la Bavière, en 1950, a refusé de ratifier la Loi fondamentale allemande, ratifiée par les autres Länder, et a quand même décidé de faire partie de l'Allemagne fédérale, et a donc ainsi accepté la Loi fondamentale, cœur de la Constitution allemande.


Henri : Que pensez-vous des dernières déclarations de Nicolas Sarkozy à propos d'une Union méditerranéenne ? N'est-ce pas une façon d'exclure toute une série de pays de la construction européenne future ?


Daniel Cohn-Bendit : Ce qui était quand même d'abord frappant dans le discours de Nicolas Sarkozy à Toulon, c'est qu'il a d'abord essayé de raccoler l'électorat de Le Pen. Dans le cadre de l'Union européenne, il existe déjà le dialogue euro-méditerranéen. Alors, ou Nicolas Sarkozy propose l'élargissement de l'Europe au Maghreb, qu'il le dise, ou le renforcement du dialogue euro-méditerranéen, ce qui a déjà été décidé. Son discours jusqu'à présent est un non-discours avec une non-proposition.


Nineup : Quand on est libéral et pro-européen, pour qui voter ?


Daniel Cohn-Bendit : Moi l'Allemand, qui ne voterai pas, je vote au premier tour Dominique Voynet, au deuxième tour Ségolène Royal, et je souhaite à François Bayrou le courage et la lucidité de passer le Rubicon.


Fred : Allez-vous vous engager davantage dans la campagne ?


Daniel Cohn-Bendit : Je fais ce que je peux. Il faudrait savoir qui veut que je m'engage.


André : Il n'y a eu aucune réaction de votre part sur l'émancipation de Nicolas Hulot et de son Pacte écologique. Pourquoi ?


Daniel Cohn-Bendit : J'ai soutenu le Pacte écologique, j'ai toujours cru que si Nicolas se présentait, il était de fait le candidat idéal de l'espace écologique, et qu'une union Nicolas Hulot-Dominique Voynet renforcerait cet espace. Je respecte la grandeur avec laquelle Nicolas s'est désisté, et j'espère que nous réussirons ensemble à imposer un groupe d'écologistes dont le noyau dur serait les Verts à l'Assemblée nationale. Et peut-être pourrions-nous réussir dans de brèves échéances une refondation écologique permettant de dépasser le cadre des Verts, tout en gardant leur expérience et leur impulsion. Je crois que dans ce processus, Nicolas Hulot peut et doit jouer un rôle prépondérant.


André : Quel est votre sentiment face aux faibles sondages pour les Verts ?


Daniel Cohn-Bendit : Implicitement, j'y réponds dans la question sur Nicolas Hulot. Les Verts ne sont perçus, malheureusement, que dans leur sectarisme. Ils sont aussi autre chose, mais Dominique Voynet est plombée par cette perception des Verts. Je lui souhaite de s'en émanciper. Les intentions de vote pour Nicolas Hulot, sans les surestimer, décrivent le potentiel d'un espace écologique qui n'attend que de s'exprimer. Malheureusement, je dois aller à Hambourg, mais je suis prêt la semaine prochaine, à continuer ce chat.

Chat modéré par Gaïdz Minassian

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