Rapprocher la mobilisation actuelle des lycéens, étudiants et salariés avec Mai 68 vous paraît-il incongru?
Il est impossible de comparer ces deux périodes. Le mouvement social de Mai était offensif et explosif idéologiquement. Celui d'aujourd'hui est exempt d'idéologie - ce qui n'est pas un mal - et est avant tout défensif. La France de 1968 connaissait le plein-emploi avec un chômage qui ne dépassait pas la barre des 100000 inscrits. Il s'agissait alors de lutter contre les institutions dans leur ensemble avec l'idée de déconstruire le gaullisme et le communisme. Une autre société était possible, pensait- on. Quarante ans plus tard, ces repères ont disparu. Aujourd'hui, les jeunes ont peur, contrairement à notre génération.
En occupant la Sorbonne, en appelant à la grève générale, certains étudiants semblent pourtant manier les symboles de Mai 68...
Faire référence à 1968, c'est de bonne guerre. Cela frappe les esprits, effraie le gouvernement et joue sur le mythe indestructible de Mai 68. Depuis trois à quatre ans, j'observe une offensive idéologique de la droite contre tout ce que cette révolte a pu porter. Mai 68 était un mouvement fort, une tentative de libération des esprits, du corps et des envies. La juxtaposition d'une révolte de jeunes et d'une grève générale, qui a marqué les esprits partout dans le monde. On m'en parle encore en Amérique latine comme en Israël, en Turquie comme aux Etats-Unis... Qu'on le veuille ou non, Mai 68 a débloqué la société. Cet événement est devenu une référence qui s'impose quand le changement est nécessaire.
Que vous inspire la forte mobilisation actuelle?
Il y a en France une culture de la révolte. Ici, en Allemagne, les gens de gauche envient cette capacité de mobilisation, et ceux de droite se moquent de ce besoin de tout transformer en drame historique. En France, les syndicats ne sont pas représentatifs, la culture de la négociation a énormément de mal à émerger. Tout se joue dans les rapports de forces. On avance par àcoups. Le mouvement étudiant, comme le rejet du référendum sur la Constitution européenne, est l'expression d'un mal-être. La vie des jeunes est beaucoup plus anxiogène qu'il y a quarante ans: chômage, précarité, sida, réchauffement climatique... Pendant la campagne sur le référendum, dont je défendais la ratification, j'ai été frappé par cette crispation de la société française. Un jour, dans un débat, une quadragénaire m'a lancé : «J'ai un besoin existentiel de dire "non".» Je ne pouvais pas répondre à ça. Il y a une telle peur de l'avenir! Peut-être parce que les institutions censées rassurer, comme l'école ou le gouvernement, dysfonctionnent. Le président, par exemple, a été élu sur le thème de la sécurité, et on assiste aux violences urbaines... La société française se trouve, depuis une quinzaine d'années, dans une situation de méfiance généralisée. Et le gouvernement, au lieu de rassurer, fait tout le contraire en agissant avec arrogance.
En quoi le CPE vous semble-t-il une si mauvaise solution?
Avec cette loi, une nouvelle fois, ce sont les mêmes qui prennent des risques : les salariés et ici en l'occurrence les jeunes qui se retrouvent dans une plus grande précarité. Avec le CPE, ils se retrouvent licenciés sans motifs alors qu'ils ont justement besoin d'explications. Par exemple, pour que l'Etat, par la suite, leur propose une formation appropriée. Or rien de tout cela n'est prévu dans la loi. Comment voulez-vous qu'un patron embauche ces jeunes plus tard s'ils sont incapables d'expliquer un premier échec? Ce non-dit aboutit à une stigmatisation, qui sera totalement destructrice.
Quels seraient vos remèdes au chômage massif des jeunes?
Il faut une rupture nette. Une initiative forte et spécifique pour les jeunes. Les présidents d'université - et là aussi, quelle différence avec 1968! - ont fait une proposition très judicieuse : suspendre le CPE pour six mois et faire de l'université le lieu d'un grand débat dans la société française. Ensuite, il faudrait que s'ouvrent des négociations entre gouvernement, patronat, syndicats et représentants des jeunes. A charge pour l'Etat d'évaluer le coût des mesures envisagées. S'il le faut, pendant cinq ou six ans, on crée un « impôt solidarité jeunes» prélevé sur toutes les formes de revenus. La France a besoin d'être mise en confiance. La société est tellement bloquée qu'il ne suffit plus d'avoir raison pour pouvoir la réformer. La méthode compte autant que le fond. Il est évident que l'on doit réintroduire une flexibilité dans le marché du travail. Mais il faut à tout prix garantir en même temps une plus grande sécurité, sinon, quelle que soit la réforme proposée, elle reste inaudible. Prenez l'exemple du Danemark, où cette flexibilité est totale. En contrepartie, la personne licenciée perçoit un an de salaire à taux plein et l'Etat lui garantit une réinsertion professionnelle rapide.Ces dernières années, la France a fait un choix contraire: celui du toujours moins d'impôts...
Remettez-vous en cause le système scolaire français?
Pour la droite, comme pour une partie de la gauche, un enseignant doit se cantonner à diffuser un savoir. Cela n'est plus possible. Désormais, on a besoin d'enseignants laïques ouverts aux différentes cultures pour répondre aux inégalités sociales. L'école doit retisser des liens avec la vie des quartiers. Devenir un lieu où l'on acquiert aussi bien des connaissances qu'un savoir social. Dans l'enseignement supérieur, les entreprises doivent s'ouvrir à des partenariats avec l'université, sans pour autant inféoder l'éducation au monde du travail. Quant aux entreprises elles-mêmes, leur problème n'est pas de pouvoir licencier. C'est le coût du travail. Peut-être faut-il, pendant les cinq premières années, baisser les charges sociales des PME qui font l'effort d'encadrer un jeune. Il faut aussi, comme en Allemagne, développer l'apprentissage. Certes, les chefs d'entreprise doivent faire des bénéfices, mais ils doivent aussi développer un minimum de conscience sociale. Investir dans les jeunes.
Vous êtes décidément bien loin de vos revendications radicales de 1968...
J'estime ne pas avoir changé. Je ne fais que continuer.