A peine remise du vertige de la victoire, la voilà tout à coup prise d'un nouveau malaise quand l'insolente réalité vient frapper à sa porte.
Bon sang! Qui l'a vu arriver celle-là? Où diable s'était-elle donc cachée pendant toute cette campagne électorale? Et quelle mouche a bien pu piquer la chancelière allemande? Une telle agitation pour un accord sur les réformes institutionnelles de l'Union européenne à sceller en juin est presque indécente. Ce déferlement d'événements du monde a de quoi dérouter notre cavalier solitaire enfin arrivé à ses fins. On aurait presque envie de s'apitoyer sur son sort.
La mise entre parenthèse du monde ne peut durer qu'un temps. Dans le cas contraire, on parle de pathologie. Et même quand cette suspension est brève, l'atterrissage sur la planète terre constitue une expérience, somme toute, traumatique.
Faute d'empêcher le choc, peut-être est-il possible d'en réduire l'impact.
Notre nouvelle âme de l'Elysée doit donc se préparer à une réactivation immédiate de sa mémoire européenne. La première semaine de son entrée en fonction sera déterminante: elle devra se positionner sur les enjeux européens. La prolongation du délire consisterait à croire que ceux-ci ne ressurgiront pas dans la campagne législative.
Au nouveau visage qui incarnera la France, mieux vaut dire tout de suite qu'une simple figure de style en fin de meeting genre: "Et, en passant, un mot sur l'Europe...", ne suffira pas. Les nouveaux élus auront à peine le temps de s'installer à l'assemblée nationale qu'ils seront déjà "mis en demeure" quant au rôle de la France en Europe.
Il y a moins d'un mois, quand la campagne des "cigales" battait son plein en France, Angela Merkel à la tête du Conseil, les présidents de la Commission et du Parlement européens signaient la déclaration de Berlin à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'Union européenne.
Cette déclaration politique prévoit l'entrée en vigueur du nouveau traité constitutionnel avant les élections européennes de juin 2009. L'impatience de la chancelière allemande et de la majorité des Etats membres pour celer un accord sur la feuille de route au Conseil européen de juin prochain fait donc sens tout comme une position franco-allemande.
Que la campagne présidentielle ait pu induire certains à croire qu'ils décrochaient la lune est une chose, mais décrocher un compromis à 27 en est une autre.
Et malgré tous les espoirs que l'on pourrait nourrir envers la France qui assumera la présidence tournante du Conseil pendant le second semestre 2008, le superman bleu-blanc-rouge évinçant miraculeusement les blocages non surmontés sous les présidences allemande, portugaise et slovène n'est pas encore né. Un "coup de boule" à la Zidane ne suffira donc pas.
Toute avancée en Europe requiert la collaboration et le compromis. La France du 7 mai devra donc se précipiter à la table de ses 26 partenaires.
Rappeler la marseillaise aux Français en proposant le tricolore pour relooker leur maison a de quoi laisser perplexe. Sans compter que les Français ne voient pas nécessairement d'un bon oeil ce genre d'intrusion.
Plus que la couleur du drapeau, celle des mains qui le portent est sans doute plus pertinente. Evidemment, certains préfèrent refuser de voir la France multiculturelle et surenchérir avec leur baratin du ministère de l'immigration et de l'identité nationale au lieu de comprendre que la question de l'immigration ne se résoudra que quand les états opteront pour l'approche communautaire.
En dépit des propositions de la Commission, le seul volet qui intéresse nos ministres de l'intérieur au Conseil est celui de la répression de l'immigration illégale au lieu de s'engager sur le chemin difficile d'une définition positive d'une politique européenne de l'immigration. Quand on construit une maison commune, il ne faut pas oublier les portes sans quoi tout le monde rentre par la fenêtre.
La logique des décisions politiques n'est pas nécessairement rationnelle.
Brandir "l'émigré à la tête de l'Etat" est sans doute plus racoleur. Au même titre d'ailleurs que le sentiment anti-boche. A une époque, les Européens parlaient de "réconciliation"... Aujourd'hui certains se gaussent de ne pas avoir "inventé la solution finale" quand Merkel, écrit au mémorial de Yad Vashem : "l'humanité grandit en assumant la responsabilité du passé". Chacun son style!
Mais au-delà du style, qu'on le veuille ou non, même si la France est importante pour l'Europe elle est loin d'en être le seul acteur. Et la première condition de son efficacité est de respecter ses partenaires. Qu'on le veuille ou non, c'est bien l'Europe qui garantira la coexistence de la multiplicité identitaire, des spécificités nationales ou régionales. Issue d'un moule multilatéral, l'UE constitue bien la condition de l'autonomie de ses membres et la possibilité de dépasser l'unilatéralisme ambiant.
Budget européen, réforme de la Politique agricole commune, dégradation climatique et questions énergétiques, réformes institutionnelles, régulation de la mondialisation fondée sur un certain modèle social et écologique, conflits au Moyen-Orient et Politique étrangère,... Autant de chantiers qu'il ne suffira pas de repousser au lendemain des législatives. Certaines s'imposeront inévitablement dans la campagne et il sera difficile de maintenir les citoyens dans la léthargie.
L'axe majoritaire espace écologiste "Voynet-Hulot"-PS-UDF, capable de soutenir le nouveau sphinx français, devra, par conséquent, formuler des propositions centrées sur l'Union européenne. Quant au candidat UDF qui aime rappeler ses convictions européennes, démocratiques et sociales, il est clair qu'il ne s'en sortira pas avec un départ en vacance après le premier tour. Sa prétention de s'opposer à Sarkozy deviendrait un pur verbiage électoraliste s'il refusait d'assumer ses responsabilités en soutenant l'adversaire de Sarkozy. Quant à la Présidente élue, elle devra garantir une représentation adéquate de ses partenaires à l'assemblée nationale. L'intelligence du compromis passe par la reconnaissance de l'autre. Dans un certain jargon, on parle de "principe communautaire".
Paru le 20 avril 2007, Libération, "Rebonds", page 22.