"Cinquante ans de vie commune"

16 mars 2007

Tribune libre par Daniel Cohn-Bendit

Cette année, l'Union européenne a 50 ans. Une occasion à saisir pour réactiver notre mémoire.


Dans l'histoire de l'Europe, la biologie n'aura pas servi qu'aux imposteurs: Le Führer se suicidait en ce mois de printemps qui m'a vu naître. Qu'il s'agisse d'Hitler ou même de Napoléon, on peut dire, qu'à leur façon, ils se sont essayés à l'unification de notre continent. Pour ce faire, ils ont choisi la guerre.

Quand les pères de l'UE dont nous avons hérité ont ouvert le chantier communautaire, c'est en revanche pour la paix qu'ils ont opté. Rien ne prédestinait nos états à la coexistence pacifique. De fait, il aura fallu les ravages de deux guerres et totalitarismes accompagnés du déclin des puissances hégémoniques pour évacuer le schème de la concurrence des nations au profit d'une souveraineté partagée. Cette étape fondatrice demeure incontestablement l'une des innovations politiques majeures dans l'histoire des relations internationales: qu'il ait fallu le coup de pouce de l'intérêt bien compris pour que ces états s'engagent, de manière purement volontaire, à coopérer n'est, en fin de compte qu'un détail mineur. Par contre, nous retiendrons qu'une fois structurée selon la logique d'une souveraineté partagée entre partenaires, l'UE a généré un fonctionnement porteur de sens pour les générations futures.

Si la communautarisation a mieux pris au niveau du marché ou même de la monnaie unique, il n'en reste pas moins vrai que, malgré ses défaillances, l'Union européenne constitue bien un mode d'organisation inédit de la coexistence des peuples et des Etats.
De plus, en s'instituant sous la forme démocratique et d'un projet antitotalitaire, la construction européenne s'est d'emblée arrimée à un projet éthique de civilisation. Les "miracles" du Rhin", de "l'Oder" et, pourquoi pas, un jour, "du Bosphore", sont autant d'avancées qui ont de quoi interloquer.

"L'Europe ne va pas assez vite!" Certes! Mais, si on prend l'histoire de l'humanité, 50 ans, c'est relativement peu!
Quant aux romantiques de "l'Europe des premiers pas", autant leur dire que les "Etats-Unis d'Europe" appartiennent à un âge révolu depuis 1973 autrement dit depuis l'adhésion du Royaume-Uni. La réunification qui s'est produite en 2004 et 2007 est à lire comme le retour dans l'histoire de l'Europe de pays qui auraient pu signer le Traité de Rome.

Faire appel à notre mémoire collective n'a rien de nostalgique. Il s'agit plutôt d'y trouver des clés nous permettant d'appréhender l'avenir. En émergeant selon un type nouveau de gouvernance où interviennent la mutation des nations démocratiques européennes et leur recomposition politique, l'UE s'est déployée selon un "ADN" multilatéral et ouvert.

A mon sens, cette expérience de maturation de la gouvernance et de la responsabilité partagée constitue un potentiel fécond au moment d'envisager les équilibres mondiaux de demain.
Sans renforcement interne, le rêve européen risque sans doute d'imploser et il est certain que le monde ne va pas nous attendre pour tourner. Mais dans l'hypothèse d'une entente entre les deux faces de "Janus- Europe", refuser de parier sur elle serait plutôt hasardeux.


 

Paru:
- sur le site www.traitederome.fr 20/03/2007
- dans le journal "Metro" France 16/3/2007
- dans le journal polonais "Fakt"