Et l’Europe dans tout ça ? La Communauté s’irrite de plus en plus du sarkozysme galopant. Loin du bourrage de crâne franco-français, un entretien avec le chouchou du Parlement européen.
Daniel Cohn-Bendit : « Sarko ce n’est pas la France, c’est Sarko.” entretien avec Florence Autret
9,7%. Pendant la campagne européenne de 1999, Daniel Cohn-Bendit avait mené les écologistes français à des sommets jusque-là inégalés. C’était plus que le centriste Bayrou et à peine trois points de moins que Sarkozy. On connaît la suite. « Dany » a quitté la France pour écrire son histoire politique sous d’autres cieux, entre Francfort, Bruxelles et Strasbourg. Dans l’étrange ruche du Parlement européen, avec ses 785 députés de tous horizons, il est comme chez lui. L’Europe est sa patrie politique. « Il y a dans sa biographie le gène de la haine des nations », formule le directeur de la revue La Vie des idées, Thierry Pech.
Son charisme et son idéalisme mâtiné de cette culture du compromis qui est le plus cher legs que la République fédérale ait fait à l’Europe, y font mouche. En 2005, il interpelle le président conservateur de la Commission européenne, José Manuel Barroso, « au nom de notre passé maoïste commun ». La salle s’esclaffe. On ne rit pas si souvent à Babel. Il navigue dans les eaux européennes, nimbé d’une incroyable aura de sympathie et d’une notoriété unique, alors que ses collègues s’épuisent en amendements ultratechniques pour exister politiquement. « Le Parlement est plein d’anciens Premiers ministres et ministres que personne ne connaît. Dany est le seul, peut-être avec Bronislaw Geremek [historien, dirigeant historique de Solidarnosc, et ancien ministre des Affaires étrangères polonais] qui soit connu à peu près partout en Europe », constate Bernard Poignant, le chef de la délégation socialiste au Parlement européen. Mais force est de constater que depuis le duel mémorable qui l’opposa, en 1998, devant les étudiants de Sciences-Po, à Henri Guaino, l’utopie d’une Europe politique défendue par l’ancien héros de Mai-68 a perdu du terrain. « Les idées républicaines ont métastasé sur d’autres courants et se retrouvent en partie au pouvoir », analyse Thierry Pech. Guaino est devenu le maître à penser du président de la République française. Reste une vision claire du sens de l’Europe et une intégrité jamais démentie qui sont, pour un grand nombre de « jeunes » députés nés après 1960, ce que le libertarisme de « Dany le Rouge » était à leurs parents.
Les députés français passent le moins de temps possible au Parlement européen. Vous, vous avez plutôt l’air de vous y amuser.
Beaucoup d’élus français sont députés européens à contrecœur. Comme ils n’ont pas eu leur circonscription en France, ils se font élire ici. Pour eux, tout députés européens qu’ils sont, la politique se fait au niveau national. C’est un des problèmes de la représentation de la France. Ses élus n’ont pas encore investi complètement l’espace politique européen.
Et les Allemands ?
Les Allemands ne se présentent pas à une élection nationale lorsqu’ils sont déjà élus au Parlement européen. Longtemps, le Parlement a eu la réputation d’être le refuge des politiques en fin de carrière. On disait : « Hast du ein Opa schickst du ihn nach Europa » (Si tu as un grand-père, tu l’envoies en Europe). Ce n’est plus vrai. Demandez aux députés allemands, il n’y en a pas un qui voudrait changer. C’est la preuve que pour la classe politique allemande, l’Europe est foncièrement importante.
Et pour vous ?
Je n’irai jamais dans un Parlement national, c’est trop ennuyeux. Si vous faites partie de la majorité, vous soutenez le gouvernement, et si vous faites partie de l’opposition, c’est la politique des communiqués de presse. Ici, en revanche, vous avez toujours des majorités qui se font et se défont. C’est un vrai Parlement parce qu’on ne sait jamais où est la majorité et où est la minorité. Tout est beaucoup plus mouvant, y compris au sein des groupes politiques. Il y a un vrai travail parlementaire à faire.
En France, il y a l’idée que l’Europe se fait à Paris ?
Oui, que l’Europe se pense et se fait à Paris. D’où l’attitude des députés français.
Avec des exceptions ?
Lamassoure en est une. Michel [Rocard] aussi. [Gilles] Savary voit aussi cela autrement. Et j’en oublie.
Le binôme franco-allemand fonctionne toujours ?
En fait, il a toujours été très institutionnel. Pour faire passer les choses, il faut se mettre d’accord à deux. Sans cela, rien ne passe. C’est une condition nécessaire, mais pas, ou plus, un moteur. Pour la politique étrangère, la France et l’Allemagne seraient un moteur si la France proposait à l’Allemagne de partager son siège au Conseil de sécurité des Nations-Unies, de faire une délégation commune avec une représentation tournante. Cela les obligerait à coordonner leur politique étrangère d’une manière très forte.
C’est un serpent de mer. Y a-t-il une chance pour que cela se produise sous Sarkozy ?
Aucune, parce que Sarkozy, c’est Sarko. Ce n’est même pas la France, c’est Sarko. Il n’acceptera jamais de partager quoi que ce soit. Il faudrait un président et un chancelier ou une chancelière allemande ayant compris le sens de l’Histoire.
Les Néerlandais, dont une large majorité ont voté non au Traité constitutionnel en 2005, vont se passer de référendum cette fois-ci. Leur gouvernement a obtenu qu’un protocole sur les services publics soit inclus dans le futur traité, ce qui lui permet de dire : « Nous avons tiré les conclusions du débat sur la Constitution. Nous avons corrigé le traité.
C’est bidon. Les Néerlandais disent que ce n’est pas un traité constitutionnel parce qu’il n’y a pas d’hymne et pas de drapeau. C’est se foutre de la gueule du monde. Quant au non néerlandais, en fait, c’est un non qui signifie : « On perd notre identité politique dans une grande Europe. » Ce protocole sur les services publics est surtout important pour les sociaux-démocrates au sein de leur coalition. Ils peuvent dire ce qu’ils ont gagné depuis le référendum. Mais tirer les leçons du non est beaucoup plus complexe que cela.
Pourquoi le Traité simplifié en cours d’élaboration, et qui devrait être ratifié par les gouvernements en décembre prochain, ne vous convient-il pas ?
Je suis pour faire une nouvelle convention. C’est une méthode qu’il faut défendre. Celle que l’on emploie à présent est exécrable. Les Anglais défendent leur opting out (droit de sortie) sur la Charte des droits fondamentaux [qui était incluse telle quelle dans le Traité constitutionnel], ce qui est ridicule. Il faut refuser l’opting out. C’est une aberration. L’Europe se définit autour de la Charte. Qui n’en veut pas, pour quelque raison que ce soit, ne fait pas partie de l’Union européenne. Autoriser qu’un pays s’exempte de la Charte, c’est affaiblir l’Europe et l’idée de l’Europe, c’est accepter quelque chose d’ambigu, de contradictoire où un pays est dedans sans y être. Au reste, personne ne sait comment cela peut fonctionner.
La position britannique, on la connaît. Mais n’y a-t-il pas une lâcheté de l’Allemagne et de la France à accepter cela ?
Certainement. Mais les Anglais disent: «Sans opting out, c’est non et vous n’aurez pas de traité.» Donc, la seule chose à faire est d’aller à la rupture. Mais à la rupture, comment? La seule chose positive de ce traité est qu’il permette de sortir de l’Europe, là, maintenant, puisqu’il comporte des clauses de sortie.Il faut jouer là-dessus. Dans les dix années à venir, le débat va consister à mettre les États devant leurs responsabilités : vous êtes dedans ou pas. L’Union européenne ne peut être qu’une Union avec une monnaie unique et une Charte des droits fondamentaux. Avec les pays qui n’y sont pas, on noue des partenariats privilégiés autour du marché commun.Mais ils ne font pas partie de l’Union, ils ne font pas partie des institutions, ils ne décident pas. On peut faire une structure de décision du partenariat privilégié, qui est à inventer. Mais il faut simplifier la chose.
Sarkozy a proposé de créer un « groupe de sages » chargés de réfléchir à l’avenir de l’Union européenne à trente ans. Avez-vous des noms à lui proposer ?
Oui… treize fois le mien ! C’est le seul dans lequel j’aurais à peu près confiance. Tout cela, c’est tellement du baratin. Treize sages, vraiment? Nommés par qui? Par Sarkozy? Par la Commission ? Il y aura quatorze pays qui ne seront pas représentés. Vous voyez un peu le cirque.
Il faut faire une Convention sur l’avenir de l’Europe. Il faut faire un vrai débat et même deux débats : le Conseil avec les gouvernements d’un côté, et les représentations parlementaires de l’autre, pour définir l’avenir de l’Europe.
En septembre 2006, le candidat Sarkozy tient à Bruxelles un discours préparé par Alain Lamassoure et Michel Barnier. Neuf mois plus tard, il vient au Conseil européen accompagné de Henri Guaino, l’ancien commissaire au Plan et allié de Philippe Seguin contre le Traité de Maastricht. Qui est le vrai Sarkozy, Sarkozy-Barnier ou Sarkozy-Guaino?
C’est le problème du caméléon. Sarkozy est tout et son contraire, selon les moments. Le Sarkozy qui s’attaque à la Banque centrale, c’est Guaino. Le Sarkozy qui court pour le Traité constitutionnel, c’est un peu plus Lamassoure-Barnier. Sur la Politique agricole commune, par exemple, maintenant qu’il a Barnier, il doit avancer et dépasser la position tranchée des gouvernements français des vingt dernières années.
Attendez-vous une évolution sur la Politique agricole commune?Je ne vois pas comment Michel Barnier pourrait revenir à la Commission en disant « niet, niet, niet », alors qu’il demandait autre chose lorsqu’il était commissaire.
Mais alors, quelle est la ligne sarkozienne sur l’Europe?Le problème de Sarkozy est qu’il est complètement imprégné de son hyperactivisme et qu’il croit vraiment – c’est la maladie française – que l’Europe fonctionne comme la France. Donc, il lance quelque chose de l’Élysée en se disant que cela se fera. D’où l’énervement actuel. En Allemagne, on dit que Sarkozy est excédé par Merkel et en France, on dit que Merkel exaspère Sarkozy. Ce qui est exact. Il fallait quand même voir le cinéma, pas seulement de Sarko, mais aussi des journalistes français après le Sommet de juin. Invraisemblable! En lisant la presse française, seul Sarkozy existait. Au passage, la proposition de Strauss-Kahn [pour diriger le Fonds monétaire international] n’a pas été faite par Sarko mais par Juncker [Jean-Claude, Premier ministre luxembourgeois]. Il l’a proposé à Sarko, qui a évidemment trouvé que c’était une bonne idée.
Un dossier épineux de la Communauté européenne, le Kosovo, reste un foyer de conflit potentiel. L’Union européenne peut-elle être à la hauteur?
C’est un test de sa capacité politique à prendre des initiatives. En vérité, il faut négocier directement avec Belgrade: la perspective européenne contre un accord sur le Kosovo. Il faut proposer l’ouverture des frontières, des visas, un accord d’association, la perspective de l’adhésion, etc.
L’argument selon lequel il faut livrer les criminels de guerre demandés par la présidente du Tribunal pénal international, Carla del Ponte, est-il tenable?
Cela fait partie de la négociation. Ils vont li- vrer Mladic et les autres, s’ils le peuvent. Mais il faut dire : nous sommes prêts à aller rapidement dans la direction qui est la bonne pour votre peuple et que les gens attendent. Mais vous, vous devez en même temps bouger sur le Kosovo.
Est-on prêt à prendre une telle initiative à Berlin ?
Berlin serait prêt à aller très loin.
Qu’est-ce qui manque ?
Il manque un ministre des Affaires étrangères européen qui fonce. Solana [actuel haut représentant de l’Union européenne] est brûlé. Il n’est plus rien. C’est ainsi. Il faut quelqu’un qui prenne l’initiative, qui dise à Belgrade: «Vous avez une chance historique de vous en sortir.»
Quid de la Russie qui soutient Belgrade dans son intransigeance?
Si l’Europe va loin, elle prend les Russes au dépourvu. L’accord, il faut le trouver maintenant avec Belgrade en mettant sur la table quelque chose de très attrayant.
Il y a des élections au Parlement européen en 2009. Comptez-vous en être?
Pour l’instant, je suis candidat pour rester.
La campagne présidentielle française vous a quand même ramené sur le terrain national. Pourquoi avoir soutenu d’emblée Ségolène Royal ?
J’ai observé, j’ai trouvé qu’elle était la plus apte à mener et j’ai fortement cru pendant longtemps qu’elle était capable de battre Sarkozy. Cela n’empêche qu’il y a des tas de choses que je partage avec (Dominique) Strauss-Kahn. Je ne l’ai pas fait contre lui. Mais je suis persuadé que c’était elle la mieux placée, même si elle n’a pas gagné.
Avait-elle raison de demander un référendum sur le nouveau traité ?
C’est quelque chose de vraiment très difficile. Si on veut faire passer la réforme des traités, dans la logique de la transparence politique, elle a raison. Parce qu’il y a un mensonge dans ce traité. On le dit simplifié, alors qu’en vérité, c’est un truc extrêmement ambitieux et compliqué. Ce n’est pas parce que c’est un mini-traité très compliqué qui réforme le Traité de Nice que l’on peut dire que l’on n’a pas besoin de repasser devant le peuple. En vérité, on fait passer 90 % du Traité constitutionnel. En termes de culture politique, cette histoire du référendum est un vrai problème.
Dans son discours de Bercy en avril, le candidat Sarkozy a dit : « Dans cette élection, il s'agit de savoir si l’héritage de Mai-68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes. » Là-dessus, il recrutevotre ami Bernard Kouchner. Il y en a un des deux qui ment.
Évidemment Sarkozy ment. C’est n’importe quoi. Premièrement, un homme divorcé avec son parcours sous de Gaulle, c’était impensable. Il dénie totalement l’héritage de 68. Deuxièmement, ce discours correspond à un moment précis de la campagne où l’enjeu était de récupérer l’électorat de Bayrou qui risquait d’aller vers Royal. Sarkozy a vu qu’il gagnerait les élections avec les plus de 60 ans. Jusqu’à 60 ans, les deux candidats sont à égalité. Au-dessus de 60 ans, il recueille 73 % des voix. Or, la droite des vieux, c’est celle du raz-de-marée gaullien après 68. Là, il cimente la droite profonde UDF, UMP et d’extrême droite. Les moins de 50 ans n’en ont rien à cirer de ce discours. Ils ne veulent pas liquider cet héritage parce qu’ils sont tous dans des situations de modernité. C’était un discours totalement intelligent du point de vue électoral.
Cela ne vous fait-il pas mal de voir Kouchner dans le gouvernement Fillon?
Que Bernard ait accepté la proposition de Sarkozy, c’est son problème. Tous ceux qui le connaissent savent qu’il rêvait d’être ministre des Affaires étrangères. Quand vous dites à un gamin de 65 ans : « Voilà le jouet que tu attends depuis quarante ans… », il le prend. Maintenant, il faut le juger sur sa politique, sur ce qu’il fait. Le numéro de la Libye, c’était mauvais. Il n’existait pas. En général, la politique étrangère est la politique du Président. En plus, avec Sarkozy, comme toute la politique, c’est lui… On verra. L’obligation de dire n’importe quoi, par exemple, qu’on livre une centrale nucléaire pour dessaler l’eau de mer, c’est une bêtise d’État. Il sera pris au piège de Sarkozy. Il risque de démonter ce qu’il a fait.
Ferez-vous campagne chez les Verts allemands?
Il faut voir. Pour l’instant, la logique me pousse en Allemagne. Mais s’il y a une évolution, un truc qui se passe en France, il faut regarder. C’est une hypothèse.
Croyez-vous à une refondation du mouvement écologiste en France?
Il faut voir les réformes internes qu’ils vont faire, comment ils retrouvent une dynamique. Ils peuvent être pris dans une spirale de la subdivision et devenir un parti qui n’exprime plus rien dans la société. Ou bien, ils peuvent retrouver un lien avec la société par les municipales.
L’avenir des Verts, c’est Nicolas Hulot ?
Son Pacte pour la planète a dessiné un espace possible pour l’écologie politique en France, ou plutôt il a redessiné cet espace qui avait existé pendant la campagne européenne de 1999. Cet espace ne peut pas se réduire à une organisation crypto-gauchiste, même si elle se dit écologiste.