L'an passé, nous étions capables de comprendre les développements politiques qui ont entraîné la Turquie dans une crise profonde entre avril et juillet 2007, avec l'élection d'Abdullah Gül à la présidence. Pour la première fois dans l'histoire de la République, une first lady voilée allait s'installer dans le palais présidentiel de Çankaya, et le parti AKP, disposant d'une majorité écrasante au parlement, allait élire une personne de ses rangs au poste présidentiel, dont la fonction est essentielle au sein de l'Etat, et ainsi faire un pas important dans la voie vers le pouvoir. Les origines de l'AKP, les politiques menées par beaucoup de maires AKP d'arrondissements en Anatolie et les insistances dans la question du voile réveillent des inquiétudes parmi les rangs laics démocrates, et pose naturellement la question de savoir si nous ne nous rapprochons pas d'un processus d'islamisation radicale. Même s'il est visible que les marches ont été organisées, la descente dans les rues de centaines de milliers de personnes scandant "ni la charia ni le coup d'Etat" pour exprimer ces inquiétudes est compréhensibles. C'est une Turquie plus forte qui est sortie de cette crise compréhensible grâce aux voies démocratiques des élections. Nous ne nous réjouissons pas uniquement de voir une Turquie où les mécanismes démocratiques fonctionnent, mais aussi de voir se former un parlement plus démocratique, plus coloré et où la représentation est plus large. Après?
Les politiques équilibrées et des réformes démocratiques ont mené l'AKP à l'ouverture des négociations avec l'UE. Toutefois, après les élections du 22 juillet 2007, où l'AKP a récolté les fruits de cette politique qu'il a mené avec conviction, presque plus aucune réforme n'a été entreprise depuis lors. L'opinion publique a été dupée pendant des mois avec les promesses d'une nouvelle "Constitution civile" ou encore une "révision de l'article 301 dans la semaine". De plus, l'AKP a tenté de résoudre l'affaire du foulard/voile, qui sans aucun doute est une question politique importante, par une révision constitutionnelle sans resentir le besoin de débattre publiquement sur la question. Ni mettre dans son agenda politique les questions qui semblent encore plus essentielles, comme les réformes démocratiques et les libertés individuelles. Le projet de "Constitution civile", qui devait être révisée "en quelques semaines", est débattue depuis des mois en Turquie comme à l'extérieur. Il est difficile de comprendre les raisons qui poussent un gouvernement à faire des amendements à une constitution dont l'amélioration est impossible. Pour quelle raison un parti qui, sur la question du voile, a prétendu chercher pendant cinq ans le compromis collectif et entre les institutions, a soudainement décidé d'introduire la question dans des processus comme une révision constitutionnelle ou un référendum? Ça non plus il n'est pas facile de comprendre.
Peu importe, ne soyons pas injuste avec l'AKP. Si nous prenons au sérieux les inquiétudes en ce qui concerne l'islamisme radical et l'ordre laic, il faut aussi dire que les pratiques concernant le port du voile posait problème, comme c'est toujours le cas aujourd'hui. Il est incompréhensible qu'une jeune femme mature soit privée de la formation universitaire à cause du voile qu'elle porte par conviction religieuse. Dans le fond, il n'est pas si important de savoir si le foulard est un symbole de "croyance", ou un symbole "politique". J'espère que les universités en Turquie ne sont pas des déserts débarassés des symboles "politiques". La Turquie est le pays des symboles, avec des traditions visibles dans les vêtements, les cheveux, la barbe, dans les manières de saluer et ses moeurs. Les garçons de même âge qui suivent les mêmes parcours universitaires que les jeunes femmes voilées, partageant la même vision du monde et l'exprimant avec des symboles sont-ils, eux, privés de l'université? Plus inquiétant que le voile de ces jeunes femmes est que le fait d'être marié avec une femme voilée soit devenu depuis quelques années une référence pour la carrière, si les dires sont justes. Passons. Beaucoup de choses sontdifficles à comprendre en Turquie. Mais les développements récents, en plus d'être incompréhensibles, sont des développements que l'on peut définir comme fâcheux dans les relations entre la Turquie et l'UE.
Lorsque nous avons appris que le procureur général de la République a déposé un dossier d'accusation pour la fermeture du parti AKP auprès de la cour constitutionnelle, nous avons d'abord eu du mal à y croire et avons pensé qu'il s'agissait là d'une ruse venant des journalistes. Parce qu'il ne s'agit pas là d'une initiative quelconque. Le parti au gouvernement est l'AKP, un parti qui non seulement bénéficie du soutien populaire à hauteur de 47 %, mais est aussi celui qui dirige la Turquie au gouvernement depuis 5 ans. Dans le courant de ces 5 dernières années, le monde entier a suivi avec intérêt les développements en Turquie et en particulier l'AKP. À cause du passé de personnalités politiques comme Abdullah Gül et Tayyip Erdoğan, la question de savoir s'ils ont rompu avec leur passé controversé a été longuement débattue. La commission de l'UE, dans son rapport en 2004 - à l'issue duquel les négociations ont été entamées avec la Turquie - avait fait savoir un avis favorable qui n'a laissé aucun doute sur l'AKP et ses objectifs politiques. En décembre 2004 le PE a voté avec une majorité écrasante le début des négociations, à la lumière du même rapport et de ses propres observations. Si l'acte d'accusation à l'encontre de l'AKP repose sur des données exactes et que ce parti fait partie du courant de l'islamisme radical, cela veut dire que nos rapports tiennent eux compte de données inexactes, ce qui signifie que nous n'aurions pas dû entamer les négociations. Cela revient à mener des négociations avec un gouvernement qui rapproche la Turquie de la charia, en violation des principes fondamentaux de l'UE. J'espère que la cour constitutionnelle donnera une décision qui justifiera notre rapport et notre politique et nous ne serons pas obligés de revoir cette politique que nous défendons depuis des années.
Je voudrais dire quelques mots sur le débat en Turquie et dans l'UE sur la question "et si l'AKP était interdit". Nous avons perçu le e-mémorandum du 27 avril communiqué pour empêcher l'élection d'Abdullah Gül à la présidence et la "décision sur le 367" de la cour constitutionnelle comme des processus qui menacent les principes de la démocratie parlementaire et l'Etat de droit. Nous percevons l'initiative d'interdire l'AKP dans le même cadre, car toutes nos observations font dire que ce parti est démocratique et partage les valeurs de l'UE. Il semble impossible aujourd'hui de savoir si les négociations seront suspendues. Mais cette question sera mise à l'ordre du jour, car les articles 6 et 7 du Traité constituant l'UE sont relativement clairs à ce propos. Si cette question devait être débattue au PE ou au sein de l'opinion publique de l'UE, cela porterait autant de préjudices économiques et politiques que la suspension formelle des négociations. Que personne ne doute de cela. Les acteurs politiques qui comme moi soutiennent avec conviction la candidature de la Turquie seront affaiblis face à des politiques comme Sarkozy et Merkel, affectant profondément les perspectives de l'adhésion. C'est pour cette raison que j'ai du mal à comprendre, avec la logique politique, cette dernière crise politique intérieure dans laquelle est entrée une Turquie stable depuis 5 ans et dont le développement économique est impressionnant.
Daniel Cohn-Bendit Mai 2008