Où est l'enfer?

L'Equipe Magazine | 24.06.2006

Où est l'enfer?

L'Equipe Magazine, 24.06.2006

Quand le poids de l'histoire et les mythes finissent par prendre la pas sur la créativité et le pari sur l'avenir... Face à une équipe allemande en phase avec une nouvelle époque, le Brésil et la France restent prisonnières d'un imaginaire dépassé.

Pour Jean-Paul Sartre, "L'enfer, c'est les autres". En jargon du ballon rond, cette vérité existentialiste devient: "l'enfer, c'est l'équipe adverse". Peut-être. Mais parfois, une équipe, un entraîneur, tout un pays se retrouvent prisonniers de leur histoire, d'une génération et de leurs idoles. L'enfer est alors en nous!

Prenons l'exemple de l'Allemagne. Humiliée et éliminée au Portugal lors de l'Euro 2004 par la Lettonie et Verpakovskis, ce fut le face-à face avec son destin. Jurgen Klinsmann reprît le tout en main avec comme objectif avoué et claironné de révolutionner le jeu, les joueurs et l'organisation de l'équipe nationale. Il impose une nouvelle philosophie et de jeunes joueurs encadrés par quelques valeurs sures. Klinsmann va conceptualiser un football moderne basé sur une occupation offensive du terrain-de défense haute et si possible dans le camp adverse en acceptant les risques liés à une telle approche. Le tout reposant finalement sur une préparation physique "made in USA" concoctée par un spécialiste d'Outre-Atlantique. Cela donne un jeu tout en mouvement. Rien ne dit que l'aventure de la "Mannschaft" portée par son public pourra se poursuivre mais, une chose est certaine: cette équipe forge son destin et dessine les grands traits de son avenir. Les grands anciens tels que Beckenbauer, Breitner ou Netzer en sont déboussolés. Pris à contre-pied par le volontarisme et le dynamisme de "Klinsi", ils sont tétanisés par la moindre contre-performance pendant la période préparatoire et finissent par perdre pied. Ils rêvent à haute voix de renouer avec leurs traditions, avec un Libero devant et une défense derrière. Mais l'entraîneur s'entête, persiste et impose ses idées au groupe. Il surprend par ses choix dans la liste des 23 et donne à peine un gage de bonne volonté en nommant un ancien, Nowotni, qui devra surement se satisfaire du banc de touche. Ainsi, comme le soupçonne judicieusement Berti Vogt, Klinsmann, indubitablement un bon joueur, mais sans plus, de sa génération est en passe de devenir un grand sélectionneur. Il est celui qui libère son équipe du poids de l'histoire et de l'opinion publique tout en faisant taire les anciens, devenus les bavards des médias électroniques. Avec ce mondial, c'est donc une nouvelle génération qui voit le jour Outre-Rhin et qui s'apprête à écrire de nouvelles pages d'histoire. L'enfer semble donc plutôt bien maîtrisé de ce côté du Rhin.

Il en va tout autrement quand il s'agit de remettre en question non seulement une philosophie de jeu mais aussi des idoles. Qui ne comprendrait pas le calvaire d'un sélectionneur brésilien? Constater et décréter que le génie d'un Ronaldo, la maîtrise de jeu d'un Emerson, le punch d'un Adriano et les chevauchées fantastiques d'un Cafu appartiennent au passé n'a rien d'évident. Au détour d'une ouverture d'un mondial presque raté, il lui faut pourtant impérativement tourner la page. Cornélien. Ici, l'enfer se trouve dans la croyance mythique de la résurrection des idoles pourtant rattrapées par la dégradation physique ou tout simplement l'âge. Gérer des fins de règne pour parier sur l'avenir est d'autant plus aberrant qu'on a des Robinho et Cicinho à portée de main. Et l'équipe de France? Empêtrée dans son histoire, embourbée dans sa mémoire, éblouie par l'adulation, elle flirte avec l'enfer. Thuram, ce sportif exemplaire intervenant judicieusement dans la crise des banlieues a terminé la saison sur la banc de touche à Turin. Avec, Vieira tout autant dépassé physiquement, ils ne furent que l'ombre de leur carrière époustouflante. Et Zizou? Meurtri et éprouvé dans le plus profond de son corps, il n'a " du grand Zizou" plus que le nom. Saluons l'artiste, et espérons pour lui que les prolongations des prolongations auront enfin une fin. Quant à Domenech, pour lui, l'enfer c'est qu'il se soit laissé imposer un bloc d'anciens, d'idoles en déclin. Pourquoi Thuram, 34 ans, et pas un Mexes de 26 ans, en pleine forme, auteur d'une excellente saison à Rome? Pourquoi Vieira ET Makelele? Pourquoi ne pas imposer un Sagnol, joueur de couloir, devant la défense? Pourquoi ne pas chercher la nouveauté et la vivacité au lieu de l'âge et de l'expérience? Cette génération sublime restera à jamais l'illustration d'un grand football à la française. Tellement sublime qu'elle s'imposait à la chance; on ne prête qu'aux riches.

Ainsi nous revenons au point de départ: l'enfer c'est nous.

La réalité d'aujourd'hui n'a que faire des mythologies du passé. Se plonger dans cette réalité, la prendre à bras le corps peut être aussi angoissant que salvateur. Il est temps de comprendre que nous devons faire le deuil de nos idoles pour les immortaliser dans nos rêves. Comme le murmure la rengaine "du passé faisons table-rase" même si cela ne plaît pas aux sponsors des uns et des autres. Mais ça, c'est une autre histoire.