Je doute donc je perds…

L'Equipe Magazine, le 8 juillet 2006

Mentalement, un Mondial se prépare longtemps à l'avance. Débarrassés de toute la logique mesquine des matches de qualification, entraîneurs et joueurs peuvent lentement s'imprégner d'une identité de jeu pour aborder le «grand rendez-vous» en confiance.

Sans le moindre doute, ils se préparent ainsi à vivre une aventure pour le meilleur et pour le pire, du moins en théorie. Pourtant, confiance et doute peuvent en réalité s'entrechoquer dans les têtes. L'envie d'une prestation héroïque est en permanence plus ou moins consciemment contrebalancée par la peur du bide. Cette philosophie des mentalités, un peu café du commerce, exprime néanmoins une vérité profonde.

Sortie d'une poule préliminaire on ne peut plus quelconque, l'équipe de France s'est lentement mais sûrement forgé un destin et a su déjouer les pièges du doute qui semblait l'habiter. Retrouvant, petit à petit, la confiance mutuelle, le jeu de l'artiste Zidane, l'extraordinaire présence physique de Vieira et découvrant les vertus de l'anarchie déroutante d'un Ribéry, cette équipe a pu se libérer du doute de l'implosion physique. Après cette conquête sur eux-mêmes, c'est en une demi-heure, dans le match contre l'Espagne, que tout se joua. Tournant sans cesse autour de la défense tricolore, les jeunes prodiges espagnols, qui s'étaient déjà projetés en finale, cherchèrent en vain des issues. Pas à pas, tel un flamenco languissant, le virus du doute s'activait dans leur tête. Un penalty et une possession de balle trompeuse ne furent qu'illusions. C'est alors que le moteur se bloqua... Au détour des regards affolés, la fatalité s'abattit sur les joueurs, le tunnel s'allongea irrémédiablement et l'histoire suivit son cours. Vint alors le Brésil...

Douter n'est pas brésilien. Confiance et certitudes ostensiblement mises en spectacle auraient dû porter les magiciens au paradis. Même en jouant mal, les Galactiques semblaient narguer tous les pièges. Hélas, il en fut autrement. Envoûtés par leur propre fanfaronnade, anesthésiés par l'organisation tricolore, fascinés par le jeu de leur ami Zidane, ils finirent par se décomposer. Leur entraîneur, Parreira, incapable de réagir et prisonnier de ses schémas, accentua alors la prise de pouvoir du doute. Se refusant à libérer son équipe en donnant leur chance aux jeunes, Robinho et Cicinho en tête, la lâcheté de Parreira condamna son équipe achevée par le doute. Tandis que les Bleus continuèrent le chemin. Ce fut alors le Portugal, avec le résultat que l'on sait.

Arrêtons-nous aussi sur la formidable armada argentine, si sûre d'elle, confortée par son entrée en matière pratiquement parfaite qui l'a vraisemblablement trop éblouie. En quarts, et dans un premier temps, l'équipe d'Argentine a terrassé la Mannschaft et semé le doute au point de faire taire le public. Toutes les conditions pour l'envol étaient bien réunies. Menant à la marque, c'est dans l'incompréhension la plus totale qu'elle abandonna ensuite le terrain et le jeu aux jeunes loups de Klinsmann sonnés mais surpris de pouvoir survivre. L'incertitude changea alors de camp, la machine infernale du doute se mit en branle et un coaching catastrophique de l'entraîneur argentin Pekerman, paralysé par l'angoisse de l'égalisation, accéléra la désintégration. La peur prit ainsi le dessus et la défaite ne fut que la conséquence logique d'une implosion psychique provoquée par ce maudit virus. La suite, et l'élimination allemande contre l'Italie relève d'une autre réalité. Celle qui se heurte au réalisme maîtrisé, et à ces fameux coups de poignard lancinants que les Transalpins ont su doser au long de l'épreuve.

Que reste-t-il à faire, alors que se termine ce mois formidable ?

L'Amérique Latine doit donc réviser ses fondamentaux: redonner sa place à l'intuition géniale, même quand elle paraît trop jeune et pas encore assez mûre. En Suède, Pelé n'avait que 17 ans ! Aujourd'hui, ce sont Messi et Robinho qui incarnent cet avenir insouciant et conquérant.

Le football africain, si décevant cette fois, doit se préparer inexorablement à son «grand rendez-vous» avec l'histoire: le Mondial de 2010 en Afrique du Sud. Un zeste d'organisation en plus, une préparation un peu mieux pensée et l'intuition africaine pourra se libérer.

Et la France ? Quoi qu'il arrive, place aux jeunes avec quelques cadres pour assurer la transition: Vieira, Sagnol, Gallas et Henry. Heureusement, la relève est prête mais il faudra réinventer le jeu à la française des générations futures. Alors... soyons réalistes, demandons l'impossible ! Car impossible n'est pas français, paraît-il.