Une éternelle rengaine... Foot et politique!

L'Equipe Magazine | 17.06.2006

"Bienvenus chez des amis". Ce slogan officiel de la coupe du monde doit-il être soumis à des restrictions quand il s'agit du Président iranien? Manifestement, le sujet n'est pas simple: casse-ête pour le gouvernement allemand et zizanie du côté des manifestants.

 

Un garçon, d'allure singulière, reste silencieux dans un bus de supporters. Un zoom de la caméra nous révèle une jeune fille déguisée en homme. Dans un pays où le peuple vibre aux rythmes du ballon rond mais où les femmes sont interdites de stade, elle n'est pas la seule iranienne mordue de foot. Ainsi débute le film "Offside" ("Hors-jeu) de Jafar Panahin ovationné lors de la dernière berlinale et qui reçut le prix spécial du jury. Avant même de pouvoir pénétrer dans le stade, la jeune fille est emmenée dans un enclos pour retrouver d'autres femmes qui avaient également tenté, le temps d'un match, de changer de sexe. La rencontre s'achève avec la qualification iranienne pour la coupe du monde et c'est ensemble que victimes et oppresseurs feront finalement la fête. "Offside", c'est en fait l'illustration du dilemme de l'Iranienne moderne: vivre au quotidien et subir la tyrannie ou s'exiler.

Depuis leur arrivée en Allemagne, l'équipe d'Iran ne cesse de plonger la FIFA, le gouvernement allemand et l'opinion publique dans un embarras bien cornélien. Personne ne cherche à remettre en cause leur participation à la coupe du monde: comme leurs supporters et les autres équipes, ils sont les "bienvenus chez des amis", slogan officiel de la coupe du monde. Logés dans une coquette résidence au bord du lac de Constance et adjacente à la municipalité de Friedrichshasen, celle-ci joue son rôle d'hôte accueillant et souriant. Le maire socialiste, refuse de confondre sport et politique. Comme sa ville, il respecte toutes les religions et trouve la petite invasion d'hommes barbus et de femmes voilée plutôt folklorique. Et si le président iranien, monsieur Mahmoud Ahmadinejad, négationniste de l'holocauste, venait rendre visite à ses joueurs... Serait-il accueilli en fanfare par les notables de la ville? Le maire évacue la question qui ne se pose pas pour l'instant. Ce casse-tête pour le gouvernement l'est d'autant plus qu'à Téhéran, l'Allemagne est considérée comme le pays ayant soutenu le Shah et sa politique autoritaire tournée vers l'Occident. En même temps, les économies des deux pays ont toujours été fortement interdépendantes. Voilà pourquoi l'Allemagne s'acharne à trouver un compromis entre la revendication nucléaire des Iraniens et le droit international. Téhéran sait qu'elle a besoin de l'Allemagne et les Allemands savent qu'avec les Européens, ils ont un rôle à jouer dans la région. L'équipe iranienne est d'autant plus respectée en Allemagne que cinq de ses vedettes jouent ou ont joué dans la Bundesliga. Mais que faire de ce président encombrant? Certains députés européens demandent qu'il soit déclaré persona non grata en Allemagne. Seulement voilà, pour l'Allemagne, accueillir la coupe du monde c'est respecter la jurisprudence de la FIFA :tout représentant officiel d'une équipe qualifiée doit pouvoir accéder aux stades et à la tribune officielle. De nombreux partis politiques de droite comme de gauche, syndicats et communauté juive ont manifesté à Nuremberg, lieu de la première rencontre de l''équipe iranienne. Leur mot d'ordre: "Oui à l'Iran et à son peuple. Non à son président!". Mais là où l'histoire se complique pour devenir ubuesque, c'est quand l'extrême droite allemande s'en mêle. Le 17 juin, l'Iran rencontrera le Portugal à Francfort. Le 17 juin, mais en1953 cette fois, les tanks russes matent brutalement une révolte ouvrière à Berlin-Est. Pour l'extrême droite, cette date historique se prête merveilleusement à une commémoration assez inhabituelle. Fascinés par l'anti-américanisme, l'anti-sionisme et le négationnisme du président iranien, ses militants appellent à la mobilisation nationale pour témoigner de leur solidarité avec le peuple iranien en lutte contre l'impérialisme américain et les lobbies juifs mondiaux. Les organisations politiques et religieuses appellent, elles aussi, à un rassemblement le même jour à Francfort pour dénoncer la connivence de tous les négationnismes. Belle journée en perspective pour les services de sécurité. Le spectacle est assuré tant dans la rue que dans le stade. Deux spectacles pour une seule coupe du monde!

Ca fait maintenant des mois que cette extrême droite allemande, raciste et agressive, pestifère contre les joueurs de couleur qui s'imposent dans les stades et viennent même, comme Asamoah et Odonkor, de faire leur entrée dans l'équipe nationale allemande. Elle ne rêve que d'une rencontre: Allemagne-Iran, si possible en finale, pour acclamer sa nouvelle idole. Avouez qu'il y a de quoi y perdre son latin.

Et la coupe du monde dans tout cela? Elle va bien. La fête continue et le peuple du ballon rond se moque éperdument de cette histoire. Le car de l'équipe iranienne baptisée "étoiles de Perse" se fraie calmement un passage au travers d'une foule bon enfant et chaleureuse. Le président reste chez lui et l'équipe iranienne joue plus ou moins bien devant un public autant masculin que féminin. Visiblement, elle ne s'en porte pas plus mal. Imaginons maintenant Monsieur Ahmadinejad dans la tribune officielle entouré de danseuses supportrices brésiliennes, mexicaines, françaises, allemandes avec la télévision islamique retransmettant le tout en direct: Alors que certains frôleraient probablement l'apoplexie, le peuple iranien, lui, serait sans aucun doute aux anges! Chiche!