Carnaval ou barbarie ?

L'Equipe Magazine | 05.06.2006

Un football à deux têtes: communion festive et haine raciale. Une imbrication subtile d'éléments qui rassemblent sur les places et dans les stades mais aussi des zones d'ombre et des peurs...

 

Enfin ! L'émotion que suscite le ballon rond devrait permettre aux Allemands de s'en donner à cœur joie. Supporters et accrocs de tous les pays, réunis dans une même effervescence car ils n'ont rien à perdre si ce n'est l'élimination de leur équipe.

Tout va-t-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Hélas, non. Une angoisse subtile et lancinante accompagne pourtant ce désir gargantuesque de faire la fête. Malheureusement, de part et d'autre de ce pays et surtout à l'est de Berlin et dans les nouveaux Länders de l'ex- République démocratique, il existe des lieux dénommés « no go areas ». Cette expression désigne ni plus ni moins des zones fortement « déconseillées » à qui aurait le « malheur » d'être black ou un peu trop basané. A Postdam, un Allemand d'origine éthiopienne s'est fait tabasser par deux brutes au crâne rasé. A Berlin « ex-est », un député d'origine turque s'est retrouvé à l'hôpital suite aux coups assénés par un gang de skin-nazies armés de tessons de bouteilles. Autre ville encore : Wismar où une fête de Vietnamiens fut brutalement interrompue par une bande de jeunes totalement éméchés. Des journalistes blacks-allemands racontent d'ailleurs qu'ils n'osent pas se promener seuls et encore moins avec leurs enfants en rase campagne de l'Est.

A l'image de Janus, le monde du football est donc un dieu à deux têtes. C'est un monde qui peut représenter le meilleur ou la pire des choses : Solidarité et fraternité ou nationalisme, haine et barbarie. Où vont s'affronter les hooligans polonais, anglais, allemands, bataves, tchèques ou français armés de couteaux et de battes de baseball ? Dans des carrières ? Des bois ? Ou dans les rues autour des stades, des places à écrans géants, des gares ou des bordels réservés aux esclaves de la prostitution? Enfin, ce spectre de Munich en 1972 qui continue de hanter la mémoire allemande. Cette image du commando palestinien prenant en otage des sportifs israéliens et, en quelque sorte, les jeux olympiques, est profondément ancrée dans les esprits. La peur d'un attentat suicide, d'une bombe placée à n'importe quel endroit n'en finissent pas donner des cauchemars. Alors ? Tout va mal Outre-Rhin ?

Non bien sûr ! La fête a bel et bien commencé. Le spectre de la deuxième tête de Janus est refoulé, piétiné. Peut-être un peu comme l'enfant qui se cache les yeux des deux mains afin que l'on ne le voit pas, l'Allemagne se laisse aller à une frénésie plus ou moins compréhensible. A Francfort, une semaine avant l'ouverture de la coupe du monde, plusieurs centaines de milliers de spectateurs ont assisté, dans une communion silencieuse et assourdissante, au spectacle sons et lumières « emotions united » retraçant l'histoire de la coupe du monde et qui fut directement projeté sur les gratte-ciel de la ville. L'Allemagne se prépare depuis des mois à vivre cette coupe du monde à l'unissons. De Francfort à Hambourg, de Berlin à Munich, ils ont pris d'assaut le site internet de la F.I.F.A pour se procurer des places. Plus d'une dizaine de millions de quémandeurs rien qu'en Allemagne ! D'un côté, les stades à guichets fermés, de l'autre, des passionnés du foot multi-culturel qui s'apprêtent à envahir les 800 sites à écrans géants répartis dans tout le pays afin vivre, collectivement, au rythme des rencontres. Ainsi, des arènes pouvant rassembler des dizaines de milliers de personnes ont surgi dans toutes les villes pour assouvir les affamés du spectacle. Les happy few privilégiés détenteurs de billets ne seront donc pas les seuls à s'éclater en plein air puisque près d'un million d'aficionados se retrouveront plusieurs fois par jour devant ces écrans géants. Même les petites bourgades les plus reculées sont de la partie : dans le nord de l'Allemagne, Celle, Rothenbourg, ont accueilli par milliers, dans les festivités et une ferveur qui ne se limite donc pas à l'équipe allemande, les petits poucets d'Angola et de Trinité-Tobago. Mais, même en état de fébrilité absolue, les Allemands de la « Mannschaft » ne perdent pas complètement la tête. Ils croient, dur comme fer, en leur équipe et Klinsmann, l'entraîneur - Klinsi de son diminutif- est devenu, en moins d'un an, l'incarnation d'une culture moderne et offensive´ du football. Autant dire que le fait est surprenant pour une société allemande qui s'est forgé une identité selon un esprit de sécurité et de prudence. Le vieux renard Adenauer n'a-t-il pas toujours gagné les élections avec le même slogan: "pas d'expérimentation" ?

Ceci étant, on ne sait jamais : L'exemple de l'élimination précoce et humiliante de la France en 2002 est restée gravée dans les esprits. Beaucoup se préparent donc déjà, si besoin est, à ouvrir leur cœur. Ainsi, chaque ville ou région allemandes se mijotent des petits favoris de rechange pour lesquels s'enflammer, juste au cas où...Dans les grandes villes telles que Berlin et Francfort à forte concentration d'émigrés, le « jaune et vert » brésilien s'impose. Dans les régions frontalières et selon la géographie des frontières, les Hollandais ou Français sont favoris. Quant aux jeunes, ils s'identifient souvent aux Africains de la Côte d'Ivoire ou du Ghana. L'Italie, malgré les scandales, a elle aussi ses adeptes ; surtout féminines. Mais les Anglais, surtout grâce à Beckham, ont également toute leur chance. Finalement, ce sont surtout les intellectuels et les personnes issues de la mouvance alternative qui restent les plus réticentes à se laisser aller à un quelconque type de patriotisme, même bon enfant. Les pages culturelles des journaux raffolent de ce débat "face à l'histoire, a-t-on le droit d'afficher sa fierté d'être allemand?".

Programmée jusqu'au 9 juillet, l'envie de surprise party est telle qu'on peut parfaitement la prolonger même en cas d'élimination plus ou moins rapide de la "Mannschaft" puisque, en fin de compte, nous sommes tous des amoureux du ballon rond qu'il soit africain, latino-américain ou européen.

En tout cas, ce début d'été sera synonyme d'un carnaval ininterrompu. Et l'angoisse ? Refoulée ! Touchons du bois et rêvons ensemble!