Les quinze chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne se retrouvent ce
soir à Bruxelles pour un sommet extraordinaire sur l'Irak. Kofi Annan, le secrétaire
général des Nations unies, participera à leur dîner. Il ne s'agit pas d'un Conseil
européen, mais d'une simple «rencontre informelle», insiste-t-on à Bruxelles.
Ce format convivial n'oblige pas à accoucher d'un texte qui, à l'heure actuelle,
apparaît hors de portée tant les divergences sont grandes entre ceux qui soutiennent
la volonté de Washington d'en finir vite avec l'Irak (Grande-Bretagne, Danemark,
Portugal, Espagne et Italie) et ceux qui, emmenés par le couple franco-allemand,
prônent la poursuite des inspections. «On essaie de trouver un terrain d'entente.
Ce n'est pas facile, mais on va essayer d'y arriver», admet-on du côté de la
présidence grecque de l'UE. Le risque est donc grand que les Quinze soit étalent
à nouveau leurs divergences, soit accouchent d'un texte insipide, comme celui
du 27 janvier. Londres et Madrid voulaient que la réunion soit ouverte aux dix
pays bientôt promis à l'adhésion, pour la plupart alignés sur Washington. Mais
Paris et surtout Berlin ont refusé, par peur d'être mis en minorité. Au-delà de
cette désunion des Quinze, Daniel Cohn-Bendit, président du groupe des Verts au
Parlement européen, voit surtout une opinion publique européenne unie comme jamais.
Pour ce proche du chef de la diplomatie allemande, l'Union sortira renforcée des
turbulences actuelles.
Libération:
Pourquoi une telle division des Européens ?
Daniel Cohn-Bendit:
Ce ne sont pas les Européens qui sont divisés, mais leurs gouvernements.
Il existe une position commune forte des opinions publiques, contre
l'intervention militaire. Et ce sont les gouvernements belge, luxembourgeois,
français et allemand qui expriment le mieux ce sentiment des peuples. Pas ceux
qui ont signé la «lettre des Huit» de soutien à Bush.
Libération:
Ceux-ci n'ont-ils pas raison de craindre que le lien transatlantique soit en péril ?
Daniel Cohn-Bendit:
Londres, Madrid, Rome et les autres signataires se trompent de débat : ce qui est
en cause dans l'affaire irakienne, ce ne sont absolument pas nos «valeurs communes».
Collectivement, nous avons prouvé au Kosovo, en Macédoine, en Afghanistan que nous
étions capables de les défendre. La question aujourd'hui est de savoir si la
décision américaine de provoquer militairement un changement de régime à Bagdad
est politiquement intelligente. Ces gouvernements doivent nous dire si les guerres
préventives sont la solution au terrorisme. Or, ce débat stratégique, nous
n'arrivons pas à l'avoir. L'identité européenne ne passe pas par Washington,
tout le monde doit le comprendre. Cela étant, il ne faut oublier ce que la
«lettre des Huit» doit à la conjoncture politique : si Aznar, Rasmussen ou
Berlusconi n'étaient pas au pouvoir, leurs pays n'auraient pas signé cette
lettre. En revanche, il y a un vrai problème britannique. Il faudra qu'un jour,
Londres se décide à choisir : soit devenir le 51e Etat américain, soit le 13e
Etat de la zone euro.
Libération:
Pourquoi les pays candidats soutiennent-ils ainsi Bush ?
Daniel Cohn-Bendit:
Le symbole de la démocratie et de la liberté reste, pour eux, les Etats-Unis.
Mais ces pays comprendront vite que la solidarité communautaire impose des
obligations réciproques. Sinon, il ne faudra pas qu'ils s'étonnent que
l'opinion publique allemande rechigne à financer l'élargissement.
Libération:
La «lettre des Huit» n'était-elle pas aussi un refus du leadership franco-allemand ?
Daniel Cohn-Bendit:
Paris et Berlin n'ont pas assez assuré le service après-vente de leur position
commune qui a été vécue comme un diktat. Ces deux pays doivent comprendre qu'il
faut une autre approche diplomatique. Un simple accord entre eux ne suffit plus
quand on est 25 et bientôt 27. Mais n'oublions pas qu'au départ, c'est Blair qui
s'est aligné sur Bush sans consulter personne. Une position européenne commune
n'est pas sa préoccupation première. Le couple franco-allemand n'a fait que
répondre à cet alignement sans nuance.
Libération:
Cette crise peut-elle stopper l'intégration européenne?
Daniel Cohn-Bendit:
Au contraire, elle sera bénéfique, en obligeant les gens à réfléchir.
Elle révèle que les institutions européennes sont plus en phase avec les
opinions publiques que des gouvernements pourtant censés être au plus près des
peuples. La Commission, par ses prises de position, et le Parlement européen,
dans sa résolution du 30 janvier refusant la logique de la guerre, en sont la
preuve flagrante. L'Irak aura montré que le discours sur le supposé éloignement
de «Bruxelles» ne tient pas la route et que la gestion intergouvernementale de
la politique étrangère commune est un échec. Comme l'euro est l'enfant de
l'unification allemande, celui de la crise irakienne sera une véritable
politique étrangère commune.
Par Jean QUATREMER, lundi 17 février 2003